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Full text of "Les vrais principes de l'Église gallicane, sur le gouvernement ecclésiastique : la papauté : les libertés gallicanes : la promotion des évêques : les trois concordats, et les appels comme d'abus, suivis de réflexions sur un écrit de M. Fiévée"

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LES VRAIS PRINCIPES 



DE 



L'ÉGLISE GALLICANE, 



Ouvrages relatifs au Concordat , qui se trouvent chez 
le même Libraire, 



Concordat entre Léon X, souverain Pontife, et François I er ., 
roi de France, en latin et en françois; vol. in-12; prix, 
2 fr. et 2 fr. 5o c. franc de port. 

Concordat signé à Paris, le i5 juin 1801, et Recueil de Bulles 
et Brefs de N. S. P. le Pape Pie VII, sur les afFaires de 
l'Eglise de France ; publication du Jubilé et Induit pour 
la réduction des fêtes, etc. vol. in-8°. prix , 2 fr. et 2 fr. 5o c. 
franc de port. 

Du Pape et de ses droits religieux à l'occasion du Concordat 
de 180 1 j par M. l'abbé Barruel : 2 vol. in-8°. prix, 8 fr. 
et 11 fr. franc de port. 

Concordat entre notre saint Père le Pape et le Roi très-chré- 
tien, signé à Rome, le 11 juin 1817, avec les Bulles et 
pièces qui y sont relatives , en latin et en françois , et la liste 
des éveqnes de France 5 brochure in-8°. prix, 1 fr. 5o c. 
et 1 fr. 75 c. franc de port. 

Le Concordat justifié, ou Examen des réclamations contenues 
dans quelques écrits qui ont paru contre le Concordat; par 
M. l'abbe Clausel de Montais: broch. in-8°. prix, 1 fr. 80 c. 
et 2 fr. 10 c. franc de port. 

Examen de la lettre de M. l'abbé Dillon sur le Concordat de 
181 7, ou Réponses à ce qu'il oppose contre ; par M. l'abbé 
Aude : 60 pages in-8°. prix, j5 c. et 1 fr. franc de port. 

Lettre à M. le comte Lanjuinais, pair de France, sur son 
ouvrage intitulé : appréciation du projet de loi relatif aux 
trois Concordats ; -par un ami de la concorde : broch. in-8°. 
prix, 1 fr. et 1 fr. 2.5 c. franc de port. 

Concordat entre le saint Siège et le roi de Bavière , avec les 
Bulles et pièces qui y sont relatives; broch. in-8°. prix, 
1 fr. et 1 fr. 25 c. franc de port. 

Examen du Pouvoir législatif de l'Eglise sur le mariage, où. 
l'on relève quelques-unes des erreurs du livre intitulé: 
Principes sur la distinction du contrat et du Sacrement de 
Mariage y avec une Dissertation sur la réception du Con- 
cile de Trente en France ; 1 vol. in-8°. prix, 4 fr- et 5 fr. 
franc de port. 



LES VRAIS PRINCIPES 

DE 

L'ÉGLISE GALLICANE, 



Le Gouvernement ecclésiastique; la Papauté; les 
Libertés gallicanes ; la promotion des Evêques ; 
les trois Concordats, et les Appels comme d'abus. 



DE RÉFLEXIONS SUR UN ÉCRIT DE M. FIÉVÉE. 

PAR M. L'ABBÉ FRAYSSINOUS, 

PRÉDICATEUR ORDINAIRE DU ROI. 



Indocti discant, et ament meminisse periti. 



A PARIS, 

De l'Imprimerie cPAdrien LE CLERE, Imprimeur de N. S. P. le Pape 
et de T Archevêché, quai des Auguslins, n°. 35. 

1818. 



LES VRAIS PRINCIPES 

DË 

L'ÉGLISE GALLICANE. 



Le Concordat de 1817 a été combattu par des 
écrits dans lesquels on chercheroit en vain cette 
précision d'idées , cette netteté de langage qu'on 
aimeroit à trouver dans les controverses, et cette 
modération , cette sage retenue qui s'allie si bien 
avec l'amour sincère de la vérité. Ce n'est point 
avec des prétentions hautaines, des expressions 
chagrines , des notions vagues et confuses , des 
citations sans discernement, et des plaintes sans 
mesure, qu'on peut espérer d'éclaircir les ma- 
tières et de pacifier les esprits. Ne seroit-il pas 
possible de s'expliquer pour s'entendre, et de 
s'entendre pour faire cesser des divisions funestes 
et en prévenir de nouvelles? Distinguer le dogme 
qui est invariable, de la discipline qui ne l'est 
pas; allier la pureté des principes avec de sages 
tempéramens ; rapprocher les esprits , non par 
de lâches concessions, mais par des explications 
légitimes; fixer ainsi les idées, et tracer des rè- 

1 



( 3 ) 

gles qni puissent diriger les vrais catholiques ; 
tel est le but que nous nous proposons. 

Ce n'est point ici un ouvrage d érudition, mais 
de principes. Les citations, il est vrai, n'y seront 
pas épargnées , parce que dans la religion il s'agit 
de conserver et non d'inventer ; mais presque 
toujours elles seront puisées dans des auteurs 
françois, que chacun peut consulter aisément. 
Ainsi nous ne dirons rien qui ne soit appuyé par 
tout ce qu'il v a de plus accrédité parmi nous. 
Les personnes qui sont étrangères aux matières 
ecclésiastiques, trouveront dans cet écrit des cho- 
ses neuves pour elles : indocti discant ; et celles 
qui en sont instruites , y trouveront peut-être un 
mémorial commode de leurs propres connoissau- 
ces : et ament meminisse periti. Nous souhaitons 
que les chapitres de ce livre soient lus dans le 
même ordre qu'ils s'y trouvent placés. C'est de- 
là que dépend pour le lecteur, du moins en par- 
tie, la lumière de la conviction. 

mnviimuxvimvwiv 

Du Gouvernement Ecclésiastique. 

L'Église chrétienne est sortie des mains de 
son divin auteur, revêtue de tous les pouvoirs* 



( 3 ) 

dont elle avoit besoin pour s'étendre et se pcr* 
pétuer sur la terre. Destinée dans l'origine à tra- 
verser trois siècles de persécution, à se propager 
successivement au milieu de peuples soumis à 
des princes païens , à se maintenir sous la domi- 
nation de puissances hétérodoxes, ses ennemies; 
que seroit-eile devenue , si elle n'avoit porté dans 
son sein les principes de son existence et de sa 
durée? Ce n'est pas aux puissances de la terre, 
c'est aux apôtres et à leurs successeurs que Jésus- 
Christ a dit (i) : Allez , enseignez les nations ; je 
suis avec vous tous les jours jusquà la consomma- 
tion des siècles. Ce ne sont pas les magistrats, ce 
sont les évêques qui sont établis pour gouverner 
V Eglise de Dieu (2). 

Que si Ton veut savoir avec précision jusqu'où 
s'étend la puissance ecclésiastique, on n'a qu'à 
se transporter à ces premiers âges, où, aban- 
donnée à elle-même, persécutée, loin 4 être 
protégée par les Empereurs romains , l'Eglise 
n'existoit que par ses propres forces , et ne dé- 
ployoit que les seuls pouvoirs qu'elle avoit reçus 
de Jésus-Christ : or à cette époque, la plus glo- 



(1) S. Matth. xxvm , 20. 

(2) Act. des Apôt. xx , 28. 



C4) 

é rieuse de son histoire , vous la voyez prononcer, 
avec une autorité souveraine, sur les matières de 
la foi et les règles des mœurs, faire des lois de 
discipline, en dispenser ou les abroger, établir 
des pasteurs et des ministres dans les divers rangs 
de la hiérarchie , et les destituer s'il est nécessaire, 
corriger les fidèles, et même retrancher de son 
corps les membres corrompus; ce sont là des 
faits que personne ne conteste. Certes , dans ces 
temps où les maîtres de l'Empire étoient les re- 
doutables persécuteurs de l'Eglise, ce n'est pas 
de leur sanction que ses lois et ses décrets tiroient 
leur autorité. 

Sans doute, il faut distinguer la juridiction 
essentielle à l'Eglise, de celle qui lui est na- 
turellement étrangère ; mais , pour faire ce dis- 
cernement, nous indiquons un moyen bien fa- 
cile , à la portée de tous les esprits , dégagé de 
l'appareil de l'érudition et du raisonnement ; 
c'est de remonter à cette époque primitive, où 
rien d'étranger n'étoit mêlé à l'autorité spiri- 
tuelle que l'Eglise tenoit de son fondateur. On 
sait bien que les droits divius qu'elle avoit alors , 
elle ne les a pas perdus; ce qu'elle tient de 
Jésus-Christ doit durer autant qu'elle. 

Lorsque le grand Constantin embrassa la foi 



C5) 

chrétienne, il ne devint pas l'esclave de l'Eglise 
dans Tordre temporel, mais aussi il n'en devint 
pas le maîlre dans l'ordre de la religion. Que les 
princes soient chrétiens ou qu'ils ne le soient 
pas, leur autorité, par rapport à la religion, est 
exactement la même ; par la profession qu'ils 
font du christianisme, ils ne perdent rien de 
l'intégrité de leur couronne , et l'Eglise ne perd 
rien de l'intégrité de sa puissance spirituelle : on 
connoît ces paroles célèbres de Justinien (i) : 
« Dieu a confié aux hommes le sacerdoce et 
» l'empire; le sacerdoce pour administrer les 
» choses spirituelles, et l'empire pour prési- 
» der a^u gouvernement civil; l'un et l'autre, 
» procédant de la même source, honorent la 
» nature humaine ». 

On n'ignore pas que l'Eglise peut implorer 
le secours des princes, désirer que ses décrets 
deviennent loi)* de l'Etat, afin qu'étant munis 
du double sceau du sacerdoce et de l'empire, 
ils impriment plus de respect à ceux qui seroient 
tentés de les enfreindre ; mais la force qu'ils ont 
de lier les consciences leur vient de l'autorité 
compétente pour prononcer sur les matiè res reli- 



(0 Novella vi , prœf. 



( 6 ) 

gieuses i aussi, pour avoir été le grand défenseur 
de l'indépendance temporelle des princes, Bos- 
suet ne s'est pas élevé avec moins de force contre 
ces foibles évêques d'Angleterre (i), « qui n'a- 
» voient pas osé témoigner , à l'exemple de tous 
» les siècles précédens, que leurs décrets, va- 
» labiés par eux-mêmes, et par l'autorité sainte 
» que J. G. avoit attachée à leur caractère, n'at- 
» tendoient de la puissance royale qu'une entière 
» soumission et une protection extérieure. C'est 
» ainsi qu'en oubliant, avec les anciennes in- 
» siitutions de leur église, le cbef que Jésus- 
» Christ leur avoit donné , ils se sont de telle 
» sorte ravilis, que nul acte ecclésiastique, pas 
» même ceux qui regardent la prédication, les 
» censures, la liturgie, les sacremens, et la foi 
» même , n'a de force qu'autant qu'il est approuvé 
» et validé par les rois : ce qui, au fond, donne 
» aux rois plus que la parole et plus que l'ad- 
» ministralion des sacremens, puisqu'il les rend 
i) souverains arbitres de l'un et de l'autre ». 

On n'ignore pas non plus que les princes pro- 
tecteurs de la religion, ennemis des nouveautés^ 
qui, en troublant l'Eglise troublent l'Etat, peu- 



Ci) Hist. des Variât, liv. X , n\ 18. 



( 7 ) 

vent exciter le zèle des pasteurs , favoriser leurs 
assemblées , provoquer , appuyer leurs décisions ; 
mais protéger n'est pas définir et gouverner. H II 
» est vrai, dit Fénélon (i), que le prince pieux 
» et zélé est nommé Yévéquedu dehors , et le pro- 
» lecteur des canons , expressions que nous répé- 
» terons sans cesse avec joie , dans le sens mo- 
» déré des anciens qui s'en sont servis. Mais 
» l'évêque du dehors ne doit jamais entrepren- 
» dre les fonctions de celui du dedans. Il se 
u tient, le glaive en main, aux portes du sanc- 
» tuaire ; mais il prend garde de n'y entrer pas. 
» En même temps qu'il protège, il obéit ; il pro- 
» tège les décisions, mais il n'en fait aucune. 
m Voici les deux fonctions auxquelles il se 
» borne : la première est de maintenir l'Eglise 
» en pleine liberté contre tous ses ennemis du 
» dehors, afin qu'elle puisse, au dedans, sans 
y> aucune gêne, prononcer, décider, conduire, 
» approuver, corriger, enfin, abattre toute hau- 
» teur qui s'éiève contre la science de Dieu ; la 
» seconde est d'appuyer ces mêmes décisions , 
» dès qu'elles sont faites, sans se permettre ja- 
» mais, sous aucun prétexte, de les interpréter. 



(i) Disc, pour le sacre de FÉlect de Cologne, I er . p. 



(8) 

» Cette protection des canons se tourne donc 
» uniquement contre les ennemis de l'Eglise, 
» c'est-à-dire, contre les novateurs , contre les 
» esprits indociles et contagieux, contre tous 
» ceux qui refusent la correction. A Dieu ne 
» plaise que le protecteur gouverne , ni prévienne 
» jamais en rien ce que l'Eglise réglera ! Il at- 
» tend, il écoute humblement, il croit sans hé- 
» siter ; il obéit lui-même , et fait autant obéir 
» par l'autorité de son exemple que par la puis- 
» sance qu'il tient dans ses mains. Mais enfin le 
» protecteur de sa liberté ne la diminue jamais. 
» Sa protection ne seroit plus un secours, mais 
» un joug déguisé , s'il vouloit dé terminer l'Eglise 
» au lieu de se laisser déterminer par elle. C'est 
>5 par cet excès funeste que l'Angleterre a rom- 
» pu le sacré lien de l'unité , en voulant donner 
» l'autorité de chef de l'Eglise au prince, qui 
» ne doit jamais en être que le protecteur ». 

Ce ne seroit pas assez de reconnoîlre l'autorité 
de l'Eglise sur les matières de la foi , les règles 
des mœurs et les sacremens ; il faut ajouter, avec 
Fleury (i) , «une autre partie de la juridiction 
» ecclésiastique , qu'il falloit peut-être placer la 



(i) Septième Discours, n°. i. 



(9) 

» première , c'est le droit de faire des lois et des 
» réglemens : droit essentiel à toute société .Aussi 
)) les apôtres, en fondant des églises, leur don- 
)) nèrent des règles de discipline qui furent long- 
» temps conservées par la simple tradition, et 
» ensuite écrites sous le nom de Canons des Apô- 
» très et de Constitutions apostoliques. Les con- 
» ciles, qui se tenoient fréquemment, faisoient 
» aussi, de temps en temps, quelques réglemens; 
» et c'est ce que nous appelons les Canons, du mot 
)) grec , qui signifie règle ». 

Dira-t-on que la discipline est une chose ex- 
térieure , et que ce qui est extérieur est du res- 
sort du magistrat? Ce n'est là qu'un sophisme. 
L'Eglise n'a pas à gouverner de purs esprits , 
mais des hommes ; elle est essentiellement une 
société extérieure et visible : s'il falloit placer 
hors de sa compétence tout ce qui est extérieur , 
sa puissance toute entière se trouveroit anéantie. 
En effet, l'enseignement de la doctrine et des 
préceptes des mœurs , l'administration des sacre- 
mens , la liturgie , les cérémonies du culte , ces 
choses et bien d'autres semblables , ne sont pas 
purement spirituelles de la même manière que 
la pensée; elles sont extérieures, elles se mani- 
festent aux sens sous des formes visibles et pal- 



( io ) 

pables; et toutefois qui oseroit dire, s'il est ca- 
tholique, que le prince en est l'arbitre suprême? 

Qu'un objet ait quelque chose d'extérieur ou 
non , dès qu'il se rapporte directement à une fin 
spirituelle , comme la sauctificationdes ames , on 
doit le regarder comme un objet spirituel , qui 
est du ressort de la puissance spirituelle ; il n'est 
pas plus donné au magistrat de régler la disci- 
pline ecclésiastique , parce qu'elle est extérieure, 
qu'il n'est donné au Pontife de régler les contrats 
civils, sous prétexte que la morale et la con- 
science , choses spirituelles , y sont intéressées. 
Bossuet n'ignoroit pas que la discipline est exté- 
rieure, et toutefois il a dit (i) : « Dans les af- 
» faires non -seulement de la foi , mais encore 
* dans tout ce qui concerne la discipline ecclé- 
vsiastique, aux princes la protection, la dé- 
» fense , l'exécution des canons et des règles ec- 
» clésiastiques, à l'Eglise la décision rt. 

On se plaît à répéter cette maxime : que l'E- 
glise est dans TEtat , et non VEtat dans V Eglise ,* 
mais , ou bien ce n'est là qu'un jeu de mots ; ou 
bien , si l'on veut y attacher un sens raisonnable, 
il est manifeste que l'Etat est dans l'Eglise de la 



(i) Polit, sacrée, liv. YIII, art.'v, prop. n. 



( » ) 

même manière que l'Eglise est dans l'Etat. Oui, 
l'Eglise est dans VEtat , c'est-à-dire, que tous ses 
membres, les évêques , les prêtres, comme les 
simples fidèles, sont soumis au magistrat dans 
les choses civiles et politiques ; oui , VEtat est 
dans V Eglise, en ce sens que les magistrats, 
comme le peuple , sont soumis à l'Eglise dans 
les choses de la religion. Écoutons encore Féné- 
Ion dans le discours déjà cité : « En vain quel- 
» qu'un dira que l'Eglise est dans l'Etat. L'Eglise, 
» il est vrai , est dans l'Etat pour obéir au prince 
» dans tout ce qui est temporel; mais quoiqu'elle 
» se trouve dans l'Etat, elle n'en dépend ja~ 

$ mais pour aucune fonctions spirituelles Le 

» monde , en se soumettant à l'Eglise , n'a point 
a acquis le droit de l'assujettir — L'Empereur, 
n disoit saint Ambroise, est au dedans de l'Eglise, 
» mais il n'est pas au-dessus d'elle.... L'Eglise 
!> demeura sous les empereurs convertis aussi 
» libre qu'elle Tavoit été sous les empereurs ido- 
» lâtres et persécuteurs; elle continua de dire, 
» au milieu de la plus profonde paix, ce que 
» Tertullien disoit pour elle pendant les persé- 
a cutions. Won te terremus , qui nec timemus ; 
» nous ne sommes point à craindre pour vous , 
» et nous ne vous craignons point ; mais prenez 



( '2 ) 

» garde , ajoutoit-il , de ne combattre pas contre 
» Dîqu. En effet , qu'y a-t-il de plus funeste à la 
» puissance humaine , qui n'est que foiblesse , 
» que d'attaquer le Tout-puissant? Celui sur qui 
» cet' \ë pierre tombe , sera écrasé-, et celui qui tombe 
ï) sur elle, se brisera ». 

N'abusons pas de cette parole sacrée : Mon 
royaume n'est pas de ce monde. Il est vrai ; Jésus- 
Christ n'est pas venu fonder un de ces royaumes 
temporels qui n'embrassent que les intérêts de la 
terre ; son Eglise ne règne pas sur les peuples de 
la même manière que les princes ; elle ne les 
domine pas par la force des armes, la terreur des 
peines afïliclives , la distribution des dignités et 
des récompenses temporelles ; elle ne leur donne 
pas des lois civiles et politiques : mais son em- 
pare, quoique spirituel, s'exerce sur des hommes ; 
sans être de ce monde, il est dans ce monde ; il 
ne se borne pas au temps présent, mais enfin il 
est passagèrement sur la terre, et il ne peut régir 
des hommes que par des choses extérieures et 
sensibles : toute spirituelle dans sa fin, l'Eglise, 
société d'hommes, est donc nécessairement ex- 
térieure dans ses moyens. 

Dans l'Etat, il n'est rien, qui, d'une manière 
ou d'une autre, ne puisse influer sur le bien de 



( '3 ) 

îa Religion ; et dans la Religion , il n'est rien qui 
ne puisse aussi exercer une influence quelconque 
sur le bien de l'Etat. De-là qu'est-il arrivé? C'est 
que certains jurisconsultes françois ont raisonné, 
par rapport aux princes, comme les canonisles 
ultramontains raisonnoient autrefois en faveur des 
papes. Ces canonistes vouloient que le souverain 
Pontife dominât sur l'ordre temporel , parce que 
celui-ci intéressoit la religion; et ces jurisconsultes 
ont voulu que le Prince dominât sur Tordre spi- 
rituel , parce que celui-ci intéresse l'Etat. Mar- 
chons entre ces deux excès; n'ayons pas la témé- 
rité de confondre ce que le divin Maître a séparé, 
et soyons fidèles à la maxime qu'il nous a ensei- 
gnée, de rendre à César ce qui est à César, et à 
Dieu ce qui est à Dieu, 

Dans la suite des siècles on a vu arriver ce qui 
devoit naturellement avoir lieu, d'après le cours 
ordinaire des choses humaines : les princes ont 
accordé des privilèges temporels à l'Eglise, enre- 
connoissance des secours puissans qu'ils en tiroient 
pour le gouvernement des peuples ; et l'Eglise , 
à son tour, en échange de la protection qu'elle 
recevoit des princes , les a rendus participais de 
son autorité : aussi l'histoire nous présente uue 
foule de circonstances où le Pontife et le Prince 



( '4 ) 

ont dépassé les limites posées par la nature même 
des choses. Dans ce qu'ils ont fait en ce genre, 
il ne faut pas toujours voir un esprit d'usurpation 
et d'envahissement , mais la suite de leur accord 
mutuel. Sous le règne de Charlemagne, on vit des 
assemblées qui ressembloient à des conciles, par la 
préseuce et l'autorité des évêques ; et I on vit aussi 
des conciles , tel que le troisième de Latran , dans 
le douzième siècle, qui ressembloient à des asem- 
blées politiques, par la présence et l'autorité 
des princes et de leurs ambassadeurs. Dans les 
premières , on régla plus d'une fois ce qui con- 
cernoit la religion, comme dans les seconds on 
fit des réglemens sur des choses temporelles ; et 
ce qu'il pouvoit y avoir d'irrégulier du côté de 
la puissance qui décidoit , étoit couvert par l'as- 
sentiment del'autre. Dans sa défense de la Décla- 
ration du clergé de France ( i ), Bossuet a très-bien 
observé que la sainte société des deux puissances 
sembloit demander qu'elles exerçassent les fonc- 
tions l'une de l'autre , par le droit qu'ont les amis 
de se servir du bien de leurs amis comme du leur 
propre; que ce qu'elles faisoient hors de leur 



(i) Liv. IV, ch. i-v. 



( '5 ) 

ressort naturel avoit son effet par leur consen- 
tement mutuel, exprès ou tacite. 

Ce n'est donc pas d'après quelques faits epari 
qu'il faut juger du ressort des deux puissances, 
mais d'après des principes fixes que fournit la 
nature propre de chacune d'elles, et surtout 
l'histoire de ces temps primitifs où. elles agis- 
soient séparément. Si l'on ne veut s'égarer, il 
faut toujours en revenir à cette règle fondamen- 
tale nettement exprimée par Doiiiat (i) : « Tous 
» les Etats où l'on professe la véritable religion 
» sont gouvernés par deux puissances, par la 
» spirituelle et par la temporelle , que Dieu a 
» établies pour en régler l'ordre. Et comme l'une 
» et l'antre ont leurs fonctions distinguées, et 
» qu'elles tiennent immédiatement de Dieu leur 
)) autorité, elles sont indépendantes l'une de 
» l'autre ; mais de telle sorte qu'encore que ceux 
» qui ont le ministère de l une puissent l'exercer 
» indépendamment de l'autre, ils doivent cepen- 
» dant être réciproquement soumis au ministère 
» les uns des autres en ce qui en dépend. Ainsi 
)) les princes temporels doivent être soumis aux 
» puissances spirituelles en ce qui regarde le 



(i) Droit public , liv. I er . , tit. 19, sect. 3, a 0 '. iet2, 



( >6 ) 

» spirituel, et les ministres de l'Eglise doivent 
}) être aussi, de leur part, soumis à la puissance 
» des princes, en ce qui regarde le temporel ». 

Autrefois il existoit beaucoup de choses mixtes; 
comme le mariage, les bénéfices, les ordres reli- 
gieux , qui, envisagées sous différentes faces, se 
rapporloient d'une manière également directe au 
bien de la société civile comme de la société 
religieuse ; alors les deux puissances dévoient les 
régler chacune dans ce qui étoit de sa compétence. 
Déjà nous avons indiqué ce qui apparlenoit à 
l'Eglise; mais pour constater encore davantage 
que nous n'avons rien dit de nous-mêmes, écou- 
tons un homme dont le témoignage est irrécu- 
sable; c'est Fleury (i) : « Il faut en revenir à 
» la distinction de la juridiction propre et essen- 
» tielle à l'Eglise , et de celle qui lui est étran- 
» gère. L'Eglise a par elle-même le droit de dé- 
» cider toutes les questions de doctrine, soit sur 
» la foi , soit sur la règle des mœurs. Elle a droit 
)) d'établir des canons ou règles de discipline , 
» pour sa conduite intérieure ; d'en dispenser en 
» quelques occasions particulières ; et de les 
» abroger quand le bien de la religion le demande. 



(i) Inst. au Droit ecclésiast. p. 3 , c. i. 

» Elle 



( -7 ) 

w Elle a droit d'établir des pasteurs et des minis- 
» très pour continuer l'œuvre de Dieu jusqu'à la 
» fin des siècles, et pour exercer toute cette juri- 
)) diction ; et elle peut les destituer, s'il est néces- 
>j saire.Elle a droit de corriger tous ses en fans, leur 
)) imposant despénitences salutaires, soit pour les 
)) péchés secrets qu'ils confessent, soit pour les 
» péchés publics dont ils sont convaincus. Enfin, 
» l'Eglise a droit de retrancher de son corps les 
» membres corrompus, c'est-à-dire, les pécheurs 
)) incorrigibles qui pourraient corrompre les au- 
» très. Voilà les droits essentiels à V Eglise } dont 
» elle a joui sous les empereurs païens, et qui 
» ne peuvent lui être ôtés par aucune puissance 
» humaine ; quoique l'on puisse quelquefois, par 
y) voie de fait et par force majeure , en empêcher 
>) l'exercice ». 

C'est après avoir cité ce passage de Fleury que 
M.Gilbert de Voisins, dans un réquisitoire 
du 20 février iy5i, ajoutoit ces paroles : « Ce 
» digne interprête de la doctrine et des maximes 
)) de la France semble avoir rassemblé, dans 
» cet endroit, tout ce qu'on trouve avec plus 
» d'étendue, soit dans nos auteurs les plus éclair 
» rés, soit dans les canons, et les autres mo- 
» numens de h plus vénérable antiquité ». 



( '8 ) 

Dans le dernier siècle, si malheureusement 
remarquable par la licence des opinions, les en- 
treprises des magistrats sur l'autorité spirituelle 
furent portées au dernier excès. Plus d'une fois 
le gouvernement essaya de les arrêter; ce fut 
en vain : cet esprit d'usurpation ne faisoit que 
préluder à un esprit plus funeste encore , celui 
d'une impiété corruptrice et séditieuse; le tor- 
rent des mauvaises doctrines entraînent tout : et 
l'Etat, comme l'Eglise, finit par être englouti 
dans l'abîme. Nous reviendrons sur cette ma- 
tière au chapitre des appels comme d'abus. 

IMMAMMMMMIIM 

De la Papauté. 

« Toute la juridiction, dit Fleury (i), réside 
» proprement dans les évêques. Jésus-Christ la 
» donna à ses apôtres; ils la communiquèrent à 
» leurs disciples par l'imposition des mains : 
» ceux-là à d'autres, par une tradition continuée 
» jusqu'à nous, et qui durera jusqu'à la fin des 
» siècles , puisque Jésus-Christ a promis d'être 
» toujours avec ses disciples instruisais et bap- 



(i)Inst. au Droit ecclés. III e . partie, cliap. 11, des 
Conciles. 



( i9) 

» tisans. Et comme il donna particulièrement à 
» saint Pierre la conduite de son troupeau, et 
» lui ordonna de confirmer ses frères; nous 
» croyons que le Pape a juridiction , de droit di- 
» vin 9 sur tous les éuéques et par toute l'Eglise, 
» pour empêcher qu'il ne se glisse aucune erreur 
» dans la foi, et faire observer les canons ». 

La primauté du saint Siège est donc une in* 
sdtution divine; ce n'est pas l'Eglise qui l'a éta- 
blie, et il n'est pas plus en son pouvoir de la 
détruire, que de détruire l'épiscopat et le sa- 
cerdoce. Cette primauté n'est pas un simple titre 
d'honneur, qui établiroit le Pape comme le pre- 
mier entre ses égaux; c'est un titre de juridic- 
tion et de gouvernement, qui établit le souve- 
rain Pontife chef de toute l'Eglise, des pasteurs 
comme des peuples, et le rend supérieur à cha- 
que église particulière. 

Je ne viens pas d'énoncer une opinion, mais 
un article de foi catholique, consigné jusque 
dans les livres élémentaires de la doctrine chré- 
tienne. Quel est le catéchisme dans lequel l'en- 
fance n'apprenne que l'Eglise a le Pape pour 
chef visible sur la terre. Dans cette Exposition , 
si admirable par l'exactitude de la doctrine, et 
dans laquelle il a élagué avec tant de soin tout 



( ™ ) . 

e qui u'étoit qu opinion 3 Bossuel ne lait que 
répéter le langage de tous les siècles, quand il 
dît (i) : i< Le Fils de Dieu ayant voulu que son 
» Eglise fut une, et solidement bâtie sur l'unité, 
» a établi et institué la primauté de saint Pierre 
$ pour l'entretenir et la cimenter. C'est pourquoi 
» nous reconnoissons celte même primauté de 
» saint Pierre dans les successeurs du Prince des 
» apôtres, auxquels on doit pour cette raison la 
» soumission et l'obéissance que les saints con- 
» ciles et les saints Pères ont toujours enseignée 
« à tous les fidèles ». 

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner jusqu'à quel 
point les fausses décrétâtes ont pu contribuer à 
étendre l'autorité du souverain Pontife au-delà 
do ses limites naturelles ; mais ce seroit compter 
étrangement sur la crédulité des lecteurs, que 
d'en faire la source de la suprématie spirituelle 
des papes. Ces pièces apocrvphes n'ont com- 
mencé d'avoir quelque autorité que vers le neu- 
vième siècle: or, quelle foule de monumcns ne 
présente pas l'histoire des six premiers siècles 
en faveur de la prééminence du saint Sié^e I 
Qu'il nous suffise de dire ici dans les propres 



(i) Exposit. de la Doçt. de l'Eglise catliol. n°. 21. 



( 21 ) 

termes de Bossuct (i) : « C'est cette chaire ro- 
» mairie > tant célébrée par les Pères, où ils ont 
)» exalté, comme à l'envi, la principauté de la 
» chaire apostolique , la source de V unité , et dans 
)) la place de Pierre Vèminent degré de la chaire 
» sacerdotale ; l'Eglise mère, qui tient en sa main 
» la conduite de toutes les autres églises ; le chef 
» de Vépiscopat d'où part le rayon du gouverne- 
» ment; la chaire principale , la chaire unique en 
» laquelle seule tous gardent t unité. Vous enteli- 
» fiez dans ces mots saint Optât, saint Augus- 
>; tin, saint Cyprien , saint Irénée, saint Pros- 
» per, saint A vite, saint Théodoret , Je concile 
» de Chalcédoine et les autres; l'Afrique, les 
» Gaules, l'Asie, l'Orient et l'Occident unis en- 
» semble » . 

L'église de France a toujours repoussé avec 
horreur les tentatives de ceux qui auroient voulu 
confondre ses libertés avec la pleine indépen- 
dance à l'égard du saint Siège; aussi, comme 
nous le verrons > a-t-eîle consigné l'expression 
de sa foi sur la primauté dn Pape, jusque dans 
la déclaration la plus solennelle qu'elle ait ja- 
mais faite de ses maximes et de ses libertés. 



{}) Sermon sur Funile de l'Egh'se , ï rc . partie. 



C ) 

Il faut savoir distinguer les prérogatives es- 
sentielles du saint Siège de celles que des opi- 
nions arbitraires peuvent lui prêter, ou qui ne 
sont que des attributions accidentelles. Quels 
sont les droils divinement annexés au souverain 
pontificat, et reconnus comme tels dans l'Eglise 
universelle? Les voici : 

i°. Principal dépositaire de la foi et des pré- 
ceptes divins, le Pape a la plus grande port à 
toutes les choses de la religion , à l'extinction 
des schismes et des hérésies, w Dans les choses 
» douteuses ou obscures qui appartiennent à la 
» teneur de la foi ou aux dogmes de la piété, 
» il faut consulter la sainte Eglise Romaine, 
» comme mère et maîtresse, nourrice et doc- 
» teur de toutes les autres)). Ainsi s'expri- 
moit le célèbre Hincmar (i). Son droit comme 
son devoir , c'est de faire des décrets qui regar- 
dent toutes les églises et chaque église en particu- 
lier (2), pour le maintien de la bonne doctrine <, 
ou de confirmer ceux des évêques. C'est de cette 
manière que les erreurs ont été bien souvent 
condamnées. Les assemblées générales de l'E- 



(1) Opusc. de Divort. Loth. et Teuth. lib. L 

(2) De'clar. du Clergé de France ? art. iv. 



( * ) 

gîise sont rares; les trois premiers siècles chré- 
tiens n'ont vn aucun concile écuménique, et 
près de trois cents ans se sont écoules depuis 
celui de Trente, qui est îe dernier. 

3°. Pasteur des brebis et des agneaux, chef 
de l'épiscopat comme du peuple fidèle, le Pape 
peut reprendre, corriger les pasteurs eux-mêmes. 
« Il y a , disoit saint Bernard (i), d'autres por- 
» tiers du ciel, d'autres pasteurs des troupeaux ; 
» mais il est lui-même le pasteur de tous les pas- 
)) teurs. Les autres entrent en partage de sa sol- 
» licitude; il est appelé à la plénitude de la puis- 
» sance. La juridiction des autres est resserrée 
» dans certaines limites ; la sienne s'étend sur 
» ceux-mêmes qui ont juridiction sur les autres». 

3°. Conservateur et vengeur des saints canons, 
il doit les maintenir dans leur vigueur, ou pour 
un grand bien, la tempérer par de sages ména- 
gemens ; il peut en dispenser, non arbitraire- 
ment, mais pour des causes légitimas. L'exer- 
cice de ce dernier pouvoir est nécessaire au gou- 
vernement de l'Eglise; et celle-ci étan£ rarement 
assemblée, ce pouvoii doit résider au moins dans 



(i) S. Bernard, de Consid. ad Eug. Pap. lib. II 
cap. vi ii. 



( ^4 ) 

les mains de son chef. Telle est la règle géné- 
rale. 

4°. Centre commun de l'unité catholique , 
c'est par lui que toutes les églises^ ne font qu'un 
seul et même corps; il est la clef de la voûte de 
l'édifice immense élevé par Jésus-Christ sur la 
terre entière. Rien de pins célèbre et de plus 
souvent cité que ces paroles de saint Jérôme au 
pape saint Damase, au sujet des dissections qui 
divisoient l'église d'Antioche (i) : « Ne suivant 
» d'autre chef que Jésus-Christ, je suis uni de 
» communion à votre sainteté , c'est-à-dire, à la 
)) chaire de Pierre. Je sais que l'Eglise a été ba- 
» tie sur cette pierre — Trois partis qui divisent 
» l'église d'Antioche veulent m'attirer à eux; 
» mais moi, je crie : Si quelqu'un est uni à la 
» chaire de Pierre, il l'est à moi ». 

5°. Dévoué par la prééminence de son rang à 
une sollicitude universelle, le vicaire de Jésus* 
Christ est plus spécialement chargé de pourvoir 
à la propagation de la foi et aux besoins extraor- 
dinaires des églises; le grand pape, qui, le pre- 
mier, s'est appelé le serviteur des serviteurs de 
Dieu , avoit bien compris qu'il n'étoit élevé au** 



(i) Épit. xiv et xvi. 



C $ ) 

dessus de tons par la dignité, que pour s'abais- 
ser au-dessous de tous par la charité, à l'exemple 
de celui qui a dit : Je ne suis pas venu pour être 
servi , mais pour servir. 

6°. Enfin un de ses droits, c'est , ordinairement 
parlant, de convoquer et de présider les conciles 
généraux. Il préside, dit d'Héricourt (i), « en 
)) qualité de chef de l'Eglise, aux conciles œcu- 
y) méniques; et il est seul en possession de les 
» convoquer depuis la division de l'Empire ro- 
» main entre différens souverains ». Et quel 
autre que le chef de l'épiscopat peut en convo- 
quer les membres dispersés dans toutes les con- 
trées de la terre. En vain, dit un de nos apo- 
logistes (2) , on diroit « que pendant les cinq ou 
» six premiers siècles , ce ne sont point les pa- 
)) pes , mais les empereurs qui ont convoqué les 
)) conciles ; que plus d'une fois même les papes 
n se sont adressés aux empereurs pour leur de- 
» mander cette convocation. Les circonstances 
» l'exigeoient ainsi, et il ne s'ensuit rien contre 
» Tordre établi par Jésus-Christ. Dans ces temps- 
» là l'Eglise chrétienne ne s'étendoit guère au- 



(1) Lois ecclésiast. ch. vi , n°. 2. 

(2) Bergier, Dict. de Théol. art- Concile, 



( a6 \ 

)) delà des limites de l'Empire romain ; il étoit 
» donc naturel que les empereurs, devenus chi é- 
» tiens, prissent le soin de convoquer les con- 
» ciles, parce qu'eux seuls pouvoient en faire les 
» frais. Presque tous les évêques étoient leurs 
» sujets, et ces évêques, presque tous pauvres, 
» n'éloient pas en état de voyager à leurs dé- 
» pens d'une extrémité de l'Empire à l'autre. Ils 
» avoient besoin du secours des voilures publi- 
» ques, et cela dépendoit du gouvernement. 
» Mais avant la conversion de Constantin , il y 
» avoit eu près de quarante conciles particuliers, 
» dont plusieurs avoient été nombreux ; sans 
» doute, ils n'avoient pas été convoqués par les 
» empereurs païens, et l'on n'avoit pas cru avoir 
» besoin de leur autorité pour donner force de 
» loi aux décisions qui y avoient été faites. 

» Depuis que la foi chrétienne est répandue 
» dans plusieurs royaumes difïerens, et qu'il y 
)) a des évêques dans les quatre parties du monde, 
» aucun souverain n'a droit de convoquer ceux 
)) qui ne -sont pas ses sujets. 11 a «donc été né- 
» cessaireque le souverain Pontife, en qualité de 
» chef de l'Eglise universelle, convoquât les con - 
» ciies généraux, qu'il eût le droit d'y présider, 
» et d'en adresser les décisions à toute l'Eglise. 



( =7 ) 

» Ce n'a donc pas été un effet de la condescen- 
» dance des souverains, ni une cession libre de 
» la part des évêques, mais une suite nécessaire 
)> de l'étendue actuelle de l'Eglise; et c'est ce 
» qui démontre la sagesse de J.-C. , lorsqu'il a 
» donné à saint Pierre et à ses successeurs un 
» pouvoir de juridiction sur l'Eglise entière. 

)> Par la même raison , toutes les fois que le 
» souverain Pontife a assisté à un concile, per- 
» sonne ne lui a contesté le droit d'y présider; 
» mais comme les premiers conciles généraux 
)) ont été tenus en Orient, et fort loin de Rome , 
)) c'a été ordinairement l'un des patriarches, de 
» l'Orient qui a tenu la première place; et il ne 
)) s'ensuit rien contre les droits du saint Siège ». 

Telles sont les prérogatives et les fonctions du 
saint Siège, avouées par tous les catholiques, et 
qu'on trouve exposées dans les docteurs galli- 
cans, comme dans tous les autres. Quant à celles 
que les ultramont ains ont coutume d'y ajouter 
encore, nous aurons occasion d'en parler dans 
la suite de cet écrit. 

C'est le langage de la plus haute antiquité, que 
le siège de Rome est le siège de Pierre. Si bien 
qu'après avoir entendu la lettre dogmatique du 
pape saint Léon, le concile de Chalcédoine s'é- 



( 28 ) 

cria : Pierre a parlé par la bouche de Léon. Est-ce 
d'après un commandement exprès de Jésus- 
Christ, ou Lien par sa détermination propre, que 
l'apôtre saint Pierre choisit Rome pour en faire 
le siège de sa principauté spirituelle? C'est une 
question assez oiseuse. Par-là même qu'il fixa à 
Rome le siège de sa primauté , Jes évêques de 
Rome sont devenus les héritiers de sa puissance. 
Dès-lors tout évêque légitime de Rome se trouve, 
en qualité de successeur de Pierre , le chef légi- 
time de l'Eglise universelle ; en sorte que nul ne 
pourra être véritable évêque dé Rome, sans être 
Pape, ni être véritable Pape , sans avoir le droit 
de prendre le litre d'évêque de Rome. Je crois 
que l'Eglise elle-même n'auroit pas le droit de 
priver le siège de Rome de sa prérogative. Les 
Papes ont bien pu résider à Avignon pendant 
soixante ans, ils n'en êtoient pas moins Pontifes 
Romains. 

Je n'affirmerai pas, avec la même confiance, 
que la ville de Rome existera jusqu'à la fin 
des temps avec un clergé fc êt un peuple catho- 
lique : sur cela je ne connois pas de promesse 
divine bien certaine; toutefois je ne puis me 
persuader qu'il arrive un temps où le Pape ne 
soit qu'évêque de Rome in partibus. Si cela 



( 2 9 ) 

arrivent, le catholique pourroit-il Lien dire : «Je 
» suis catholique romain »? Je ne puis donc que 
pencher beaucoup à crojre à celte immortalité 
de la ville de Rome , possédant toujours dans ses 
murs un peuple fidèle, gouverné par le chef de 
l'Eglise. Il semble que tels étoient les sentimens 
de Bossuet , quand il disoit (i) : ce Rome ne sera 
» pas la chaire de saint Paul , mais la chaire de 
» saint Pierre : c'est sous ce titre qu'elle sera 
» plus sûrement que jamais le chef du monde; 
» et qui ne sait ce qu'a chanté le grand saint 
» Prosper il y a plus de douze cents ans : Home le 
» siège de Pierre > devenue , sous ce titre , le chef 
» de V ordre pastoral dans tout V univers , s'assujet- 
» tit par la religion ce quelle n a pu subjuguer par 
» les armes. Que volontiers nous répétons ce 
» sacré cantique d'un Père de l'église gallicane? 
» C'est Je cantique de la paix , où , dans la gran- 
» deur de Rome , l'unité de toute l'Eglise est 
» célébrée. Ainsi fut établie et fixée à Rome la 
» chaire éternelle ». 

Merveilleuse destinée de cette reine des cités ! 
après avoir été la capitale du monde Romain ido- 
lâtre , elle est devenue la capitale du monde 



(i) Sermon sur l'Unité , I re . partie. 



( 3o ) 

chrétien , qui embrasse la terre entière ; ce qui a 
pu faire dire à un poète (i) : 

Veuve d'un peuple-roi , mais reiue encor du monde. 

Fatigués , ce semble , de cette immobilité du 
siège apostolique, irrités de son inflexible rigueur 
envers les mauvaises doctrines , les novateurs 
n'ont rien oublié pour en faire un objet de haine 
et de mépris. Avec quelle ardeur ils ont fouillé 
dans les archives du temps pour en tirer et met- 
tre au grand jour tous les traits d'ambition et 
d'avarice, d'orgueil et de débauche, d'emporte- 
ment et de faux zèle dont ont pu se souiller les 
PontifesRomains, et cela pour en faire réjaillir la 
honte sur le souverain pontificat lui-même et sur 
l'Eglise qui le révère comme son chef. Faire res- 
sortir ses vices et dissimuler les vertus; étaler avec 
complaisance les excès et les abus du pouvoir, et 
jeter un voile sur les services immenses rendus à 
la civilisation , aux lettres ^ aux sciences, aux arts, 
à l'humanité toute entière; telle est la marche des 
ennemis du saint Siège. Ne tenant aucun compte 
de la différence de la législation et des mœurs, 
du génie des siècles et des peuples , ils jugent les 



(i) Gilbert. 



( 3i ) 

temps passés avec les idées modernes ; et non- 
seulement ils déplorent les abus, (ce qui est bien 
permis ) mais ils font un crime aux papes de 
s'être ressentis de l'esprit universel de leur temps. 
Certes, même au milieu des abus, ils se sont 
montrés bien souvent si supérieurs a leurs con- 
temporains, qu'ils devroient bien plutôt exciter 
des sentimens d'admiration par cette supériorité 
même , que l'amertume des reproches par leurs 
écarts. 

Voyons les choses comme elles sont. Depuis 
saint Pierre, environ deux cent cinquante papes 
ont occupé son siège; et, dans la réalité, il n'en 
est qu'un petit nombre qui aient été des hommes 
vicieux et pervers. Quel trône sur la terre pré- 
sente une si longue suite de princes, recomman- 
dâmes par le génie et la vertu ! « La charité, 
)) le courage héroïque, la vie humble et pauvre 
» des papes des trois premiers siècles, sont des 
» faits certains; les monumens de l'histoire en 
» déposent. Les lumières, les talens, le zèle, la 
» vigilance laborieuse de ceux du quatrième et 
» du cinquième, sont incontestables. Leurs ou- 
» vrages subsistent encore. Les travaux et les 
» efforts constans de ceux du sixième et du sep- 
» tième pour diminuer et pour réparer les ra- 



( 3 2 ) 

» vages de la barbarie, pour sauver les débris 
)) des sciences, des lois, des mœurs, ne peu- 
» vent être révoqués en doute ; les contempo- 
» rains en rendent témoignage. Ce que les papes 
» ont fait dans le buitième et le neuvième, pour 
)) humaniser, par la religion, les peuples du 
» Nord, est si connu, que les Protestans n'ont 
» pu y répandre un vernis odieux, qu'en empoi- 
» sonnant les motifs, les intentions , les moyens 
» qui ont été employés. Il ne falloit pas oublier 
» non plus ce que les papes ont fait au neuvième, 
)> pour arrêter les ravages des Mahométans. C'est 
» donc dans la lie des siècles postérieurs qu'il a 
» fallu fouiller pour trouver des personnages et 

» des faits que l'on peut noircir à discrétion 

» Dans quel temps y a-t-il eu de mauvais papes? 
» C'a été lorsque l'Italie étoil déchirée par de 
» petits tyrans , qui disposoientdu siège de Rome 
» à leur gré, y plaçoient leurs enfans ou leurs 
» créatures , et en chassoicnt les possesseurs lér 
h gitimes (i) ». 

Depuis Léon X, c'est-à-dire, dans l'espace 
de trois siècles, Rome a compté trente-quatre 
papes. Or, parmi eux, en est-il un seul dont les 



(r) Bergier, Dict. de Théol. art. Pape. 

mœurs 



( 33 ) 

mœurs ne soient à l'abri de tout reproche; et 
combien sont remarquables par le talent, le sa- 
voir , l'élévation des sentimens, ou une émi- 
pente piété? Je ne prétends pas épouser les opi- 
nions ullramontaines qui leur sont particulières; 
niais aux yeux de tout homme impartial , Paul III, 
Pie V, Sixte-Quint, Clément VIII, Benoît XIV, 
Pie VI, ne sont pas des esprits vulgaires. 

L'historien protestant de la Vie et du Ponti- 
ficat de Léon X, a bien pu n'être pas exempt de 
tout préjugé ; mais il avoit trop d'instruction et 
de probité pour ne connoître, à l'égard des pon- 
tifes romains, que le ton de l'injure et du déni- 
grement. Voici l'hommage qu'il leur rend (i) : 
« Il est peu de papes qui soient montés sur le 

trône pontifical sans être doués de plus de lu- 
j) mières et de talens que le commun des hom- 
» mes. En conséquence, les pontifes de Rome 
» ont souvent donné de grands exemples, et se 
» sont montrés, au plus haut degré, protecteurs 
» des sciences, des lettres et des arts; s'étant, 
» comme ecclésiastiques, livrés à des études qui 
» éloient interdites aux laïques, ou qu'ils mépri- 
» soient. Aussi on doit en général les regarder 



(i) Tora. I er . p. ii. 



3 



(34) 

» comme supérieurs au siècle où ils ont vécu , 
» et le philosophe peut célébrer l'éloquence et 
» le courage de Léon I er ., qui préserva Rome 
» des fureurs du barbare Attila, et peut admirer 
» la candeur, les bienfaits, la sollicitude pasto- 
» raie de Grégoire I er . : il peut s'étonner de la 
» diversité des connoissances de Sylvestre II ; 
» enfin, il peut louer l'habileté , la pénétration 
)) et le savoir d'Innocent 111, de Grégoire IX, 
» d'Innocent IV et de Pie II, ainsi que la muni- 
» ficence et l'amoor des lettres qui signalèrent 
m Nicolas V ». 

On s'étonne que, dans les siècles du moyen 
âge, les papes, au lieu d'une douceur toute pa- 
ternelle , aient employé si fréquemment les armes 
spirituelles des censures et de l'excommunica- 
tion. Ici, ne cherchons pas à justifier ce qu'il 
peut y avoir eu d'excessif; mais aussi n'allons pas 
juger de ce qui a été par ce qui est; et n'oublions 
pas que la diversité des temps, des circonstances 
et des caractères, doit en mettre dans la con- 
duite de ceux qui sont appelés à gouverner les 
hommes. Par une suite de l'inondation des Bar- 
bares et de leurs dévastations, l'Europe per- 
dit ses mœurs et ses lois ; elle tomba dans l'igno- 
rance , fut en proie à l'anarchie et à tous les maux 



( 35 ) 

d'une féodalité sanglante; elle n'eut pour maî- 
tres que des guerriers farouches , qui mettaient 
la justice dans la force : avec de tels hommes, 
que pou voient les prières et les avis paternels? Il 
falloit les intimider et les contenir par les me- 
naces et les censures. Un esprit droit et sage 
pèse dans une juste balance les avantages et les 
inconvéniens, et sans appeler bien ce qui est mal ; 
il se console des abus du pouvoir par le spec- 
tacle des biens qu'il produit. Leibnitz, dont le 
génie était d'autant plus calme qu'il "était plus 
élevé, a eu la bonne foi de dire (i) : « Il faut 
» convenir que la vigilance des papes, pour î'ob- 
» servation des canons et le main lien de la disci- 
» pline ecclésiastique, a produit de temps en 
» temps de très-bons effets, et qu'en agissant à. 
» temps et à contre-temps auprès des rois , soit 
» par la voie des remontrances que l'autorité de 
» leur charge les mettait en droit de faire , soit 
» par la crainte des censures ecclésiastiques, ils 
» arrêtaient beaucoup de désordres ». 

On affecte quelquefois de paroître scandalisé 
de ce que le vicaire de Jésus-Christ est un prince 



(i) Dissert, de net. publ. UsU) t. IV, oper.\ov. Pensées 
de Leibnitz sur la religion et la morale . t. II, p. 3qï - 



C 36 ) 

temporel, et des hommes qui ont prêché la ré- 
forme, du moins pour les autres , auroient voulu , 
ce semble, que le Pape fût pauvre comme saint 
Pierre, et réduit, comme lui, à vivre des au- 
mônes des fidèles. Avant de faire sentir les avan- 
tages de la principauté temporelle du saint Siège, 
rappelons par quels progrès et quels moyens elle 
s'est établie. « Depuis la destruction de l'empire 
» d'Occident, au cinquième siècle, ceux d'O- 
» rient n'eurent en-deçà de la mer qu'une auto- 
» rité très-précaire , et ne s'occupèrent de l'Italie 
» que pour en tirer de l'argent. Les Lombards 
» qui, l'an 568, s'étoient rendus maîtres d'une 
» partie de l'Italie, et possédoient l'exarchat 
» de Ravenne , ne cessoient de menacer Rome. 
» Vainement le Pape et les Romains demandè- 
» rent du secours à la cour de Constantinople ; 
» ils n'obtinrent rien , et furent réduits à se dé- 
» fendre eux-mêmes. Déjà sous les Césars , les 
» papes, comme les autres évêques, avoient eu 
» le titre de Défenseurs des villes ; c'étoit une 
» espèce de magistrature : et plus le siège de 
» l'Empire étoit éloigné, plus elle étoit impor- 
» tante. Depuis les services qu'a voient rendus aux 
» Romains le pape Innocent I er ., en écartant Ala- 
» rie; et saint Léon, en adoucissant Attila, et en 



( 5 7 ) 

» modérant un peu les fureurs de Genséric , les 
» papes furent regardés comme les géuies tuté- 
» laires de Rome , et comme la seule ressource 
» contre les Barbares. Ils y jouissoient donc déjà 
}) d'une autorité à peu près absolue. Les Ro- 
» mains, satisfaits de ce gouvernement paternel , 
» redoutoient celui des Lombards , dont la plu- 
» part étoient Ariens. Le pape Etienne , trop 
» foible pour résister à ce peuple puissant, im- 
» plora le secours de Pépin , qui s'étoit rendu 
)) maître de la France. Pépin passa les Alpes , 
» défit Astolphe, roi des Lombards, l'an 774, et 
» l'obligea de céder au Pape l'exarchat de Ra- 
» venne. Nous demandons quelle infidélité ce 
)) pape a commise envers l'empereur d'Orient. 
» Celui-ci ne voulant plus être le protecteur de 
» Rome, le Pape en chercha un autre. Ce n'est 
» pas cette ville qui s'est soustraite à la domi- 
» nation des empereurs, ce sont eux qui l'ont 
» abandonnée à son malheureux sert. 

» Didier, successeur d'Astolphe, reprit l'exar- 
i> chat de Ravenne , et saccagea les environs de 
» Rome. Charîemagne vola au secours du pape 
» Adrien, vainquit Didier, le fit prisonnier , et 
» détruisit ainsi le royaume des Lombards. Cou- 
là ronné empereur l'an 800 , à Rome , il fit leî 



( 38 ) 

» Pape son premier magistrat. A la décadence 
» de la maison de Charlemagne , le Pape imita 
» les autres grands vassaux, et les seigneurs d'Ita- 
» lie; il se rendit indépendant (i) ». 

C'est bien quelque chose qu'une possession 
de dix siècles! Quel souverain en Europe règne 
à des titres plus respectables? 

Etoit-il possible qu'au milieu de l'Europe chré- 
tienne, le chef de la Religion restât étranger au 
mouvement général , et ne se ressentît pas des 
changemens politiques qui s'opéroient autour de 
lui? La prééminence spirituelle du saint Siège, 
le respect que lui portoit toute la chrétienté, les 
vertus ou les lumières dont il brilloit, les ser- 
vices qu'il avoil rendus, dévoient naturellement 
amener pour lui cet agrandissement temporel qui 
commença à prendre tant de consistance sous 
Charlemagne : dans tout cela la Providence avoit 
ses vues. La constante pauvreté des papes n'au- 
roit pas empêché la chute de l'empire romain , 
les dévastations des Barbares, les ténèbres et les 
vices du moyen âge; mais on peut dire que l'élé- 
vation temporelle des Papes a contribué puissam- 
ment à guérir tous ces maux. Que de saintes entre- 



{{) Bergier, Dict. de Théol. art. Pape. 



( 3 9 ) 

prises formées par eux pour la propagation de 
l'Evangile î que d'enconrageniens donnés aux 
lettres, aux sciences, aux arts! que d'établisse- 
mens précieux pour en favoriser les progrès! 
que d'efforts constamment suivis pour éclairer 
l'Europe ! Or, pour tout cela la piété ne suffisoit 
pas ; il falloit que l'Eglise romaine fût riche et 
puissante. 

Et combien n'étoit-il pas convenable que le 
père commun des princes comme des peuples, 
ne fut le sujet d'aucun d'eux? Fleury n'est pas 
soupçonné d'avoir flatté les papes; il n'aimoit 
pas à voir réunies, à une certaine époque, la 
principauté spirituelle et la temporelle dans les 
mains des évêques. Après s'en être expliqué, il 
ajoute (i) : « Je ne vois que l'Eglise romaine où l'on 
» pût trouver une raison singulière d'unir les deux 
» puissances. Tant que l'empire romain a subsisté, 
» il renfermoit dans sa vaste étendue presque toute 
» la chrétienté : mais depuis que l'Europe est 
» divisée entre plusieurs princes indépendans 
» les uns des autres, si le Pape eût été sujet de 
» l'un d eux, il eût été à craindre que les autres 
» n'eusseut eu peine à le reconnoître pour père 



(i) IV e . Disc. n°. 10. 



(4o) 

>3 commun, et que les schismes n'eussent étéfré- 
» quens. On peut donc croire que c'est par un 
» effet particulier de la Providence que le Pape 
» s est trouvé indépendant , et maître d'un Etat 
» assez puissant pour n'être pas aisément opprimé 
» par les autres souverains , afin qu'il fût plus 
» libre dans l'exercice de sa puissance spirituelle, 
» et qu'il pût contenir plus facilement tous les 
» autres évêques dans leur devoir. C'est la pensée 
» d'un grand évêque de notre temps ». 

Ce grand évêque dont vient de parler Fleury, 
e'étoit Bossuet, dont voici les paroles : (i) « Dieu 
» qui vouloil que cette Eglise , la mère commune 
h de tous les royaumes, dans la suite ne fût dé- 
» pendante d'aucun royaume dans le temporel, 
» et que le siège où tous les fidèles dévoient gar- 
» der l'unité, à la fin fût mis au-dessus des par- 
» tialités que les divers intérêts et les jalousies 
» d'Etat pourroient causer, jeta les fondemens de 
» ce grand dessein par Pépin et par Charlemagne. 
» C'est par une heureuse suite de leur libéralité 
» que l'Eglise , indépendante dans son chef de 
» toutes les puissances temporelles, se voit en étal 
» d'exercer plus librement, pour le bien commun 



(i) Disc, sur T Uni té, part. 2. 

/ 



( 4i ) 

» et sous la commune protection des rois chré- 
» liens , celte puissance céleste de régir les ames ; 
» et que tenant en main la balance droite au milieu 
» de tant d'empires souvent ennemis, elle entre- 
» tient l'unité dans tout le corps, tantôt par d'in- 
» flexibles décrets , et tantôt par de sages tem- 
» péramens ». 

J'ai déjà cité plusieurs fois, et je citerai encore , 
le discours de l'évêque de Meaux sur Y Unité; c'est 
que ce discours ayant été fait pour une circon- 
stance très-importante pour l'ouverture de l'assem- 
blée du clergé de 1682, il y a déployé tout ce 
qu'il avoit de savoir et de force de raison, pour ne 
dire que des choses précises et convenables , et 
accorder au saint Siège tout ce qui lui est dû, 
sans blesser nos maximes gallicanes. 

Ce discours a d'autant plus d'autorité, que ras- 
semblée générale, devant laquelle il fut prononcé, 
l'a comme sanctionné, en l'appelant pieux , savant 
€t éloquent* dans ses lettres aux évêquesde France, 
pour leur donner connoissance de ses opérations. 

Le sentiment de Fleury et de Bpssuet a été 
aussi celui du président Hénault, et pour les 
mêmes raisons ; seulement je trouve de plus chez 
lui celte considération générale : Tout doit chan~ 
ger en même temps dans le monde , si ton veut que 



( 42 ) 

le même ordre et la même harmonie y subsistent ( 1 

P*os réflexions sur les préteutions uhramon- 
taines, à l'égard de la puissance temporelle, trou- 
veront naturellement leur place dans le chapitre 
suivaut. 

Des libertés de l'Eglise gallicane. 

Les libertés de l'Eglise gallicane sont une de 
ces choses dont ou parle d'autant plus qu'on les 
entend moins. Il semble aux uns que ces mots 
libertés gallicanes , sont un cri de guerre contre 
îe saint Siège ; et il semble aux autres qu'il faut y 
voir non-seulement des opinions et des usages 
respectables , mais des dogmes tout aussi sacrés 
que ceux qui servent de fondement au christia- 
nisme. Les premiers, trop timides, jugent de la 
chose même par l'abus qu'on peut en faire , et 
confondent les libertés telles que les entendent 
quelques écrivains téméraires, avec les véritables 
libertés telles qu'elles ont été enseignées par 
Bossuet, l'épiscopat françois et la Sorbonne; les 
seconds oublient que nous devons vivre en paix 
-avec les églises qui ne professent pas nos maximes, 



{}) Abrégé chron. remarq. sur la l re . et II e . races. 



(45 ) 

el les tolérer comme elles nous tolèrent. Unité 
dans la foi , liberté dans les opinions , chanté 
partout ; te'le doit être la devise de quiconque 
écrit sur cette matière. Soyons gallicans, mais 
soyons catholiques ; restons fermes dans nos 
maximes françoises , mais ne prétendons pas nous 
en faire un bouclier contre les droits divins du 
saint Siège ou de l'Eglise universelle. 

Puisons ici la saine doctrine à des sources 
pures. Je dirai sans détour qu'on ne doit cher- 
cher nos libertés , ni dans des factum d'avocats , 
plus jurisconsultes que théologiens; ni dans des 
maximes sans fondement solide, qu'on peut nier 
avec la même facilité qu'on les affirme ; ni dans 
une jurisprudence qui tendoit autrefois à tout 
envahir, et qui ne ftûsoit que donner des chaînes 
au ministère ecclésiastique. C'est surtout l'épis- 
copat françois qui devoit mieux connoîtrc nos li- 
bertés, puisqu'il en étoit le gardien et le déposi- 
taire , et qu'il avoit un si grand intérêt à les main- 
tenir : jamais il ne s'est laissé éblouir par l'éclat 
de fausses libertés ; jaloux de conserver celles qui 
sont légitimes, il ne l'a pas moins été de les con- 
tenir dans de justes bornes, d'empccher qu'elles 
dégénérassent en licence, et qu'on les fît servir 
à opprimer, dans leurs fonctions spirituelles, le 



C44) 

Pape par les évêques, et les évêques par les 
cours séculières. 

Déjà, aux États de i6i4> le clergé avoit sup- 
plié le Roi de remédier aux atteintes portées à la 
juridiction et aux droits de l'Eglise , sous pré- 
texte des libertés de l'Eglise gallicaue (i). 

Lorsqu'on donna au public, pour la première 
fois , les deux ouvrages intitulés , l'un , Traité 
des Droits et des Libertés de l'Eglise gallicane y 
et l'autre , Preuves des Libertés de î Eglise galli- 
cane y les évêques qui se trouvoient à Paris en 
firent la censure la plus vigoureuse, accusèrent 
leurs auteurs d'avoir mêlé à quelques maximes 
véritables des propositions détestables, et les 
dénoncèrent à tous les prélats du royaume (2). 
Ceci se passoit en 1639. 

Ce zèle n'avoit rien d'outré. Le célèbre M. de 
Marca remplissoit encore les premières charges 
delà magistrature, lorsqu'il composa son grand 
ouvrage de la Concorde du Sacerdoce et de V Em- 
pire $ or, dès le commencement, il reconnut 
que la double compilation dont je viens de par- 
ler, renferme des maximes très-hétérodoxes. 

Le grand défenseur de nos libertés, Bossuet, 

(1) Cahier des Remontrances du clergé, art. xxiv. 

(2) Collect, des Procès-verbaux du clergé , tome IIÎ^ 

pièces justificatives, n°. u 



( 45 ) 

mais qui tenoit à l'unité catholique par le fond de 
ses entrailles, écrivoit au cardinal d'Estrées (i) : 
« Dans mon Sermon sur l'unité de l'Eglise, pro- 
» noncé à l'ouverture de l'assemblée de 1682, 
» je fus indispensablement obligé de parler des 
» libertés de l'église gallicane, et je me pro- 
7) posai deux choses; l'une, de le faire, sans au- 
» cune diminution de la véritable grandeur du 
» saint Siège; l'autre, de les expliquer de la 
» manière que les entendent nos évêques, et 
» non pas de la manière que les entendent nos 
» magistrats » . C'est assez pour faire sentir qui 
sont ceux que l'on doit ici prendre pour guides. 

Mais quelle idée faut-il donc se faire de ces 
libertés que les uns semblent trop redouter, et 
que les autres invoquent sans cesse ? On doit , 
autant qu'il est possible , éviter d'en donner des 
notions trop vagues, qui peuvent aisément con- 
duire à l'arbitraire, et faire naître des querelles 
interminables. Quand on prononce les mots li- 
bertés gallicanes } ou bien l'on ne s'entend pas, 
ou bien , il faut entendre par-là quelque chose 
qui soit particulier à notre Eglise, qui la carac- 
térise, qui la distingue de toutes les autres; car, 



(1) OEiry. de Boss. 1778 ? in-4°« tom. IX, pag. 275, 



( 46 ) 

comme l'observe très-bien FJeury (i) , « chaque 
» pays a ses anciens usages , ses franchises et ses 
» libertés ». 

En quoi donc ferons- nous consister les noires? 
Est-ce , comme on le dit quelquefois , dans la 
conservation du droit ancien , des anciens carions ; 
mais il faudroit déterminer ce droit et ces ca- 
nons : dans l'ancienne discipline, que de choses 
autrefois très-sages et très-respectées , qui ne 
sont plus en vigueur, et qu'il seroit impossible 
ou même dangereux de faire revivre ; et dans la 
discipline actuelle, les points les plus capitaux, 
tels que ceux qui concernent la manière dont 
les évêques sont élus et institués, qu'ont-ils de 
commun avec l'antiquité? 

Dirons-nous que nos libertés consistent dans 
le droit commun et la puissance des ordinaires , 
selon les conciles généraux et les institutions des 
saints Pères? Il me semble que ceci encore est 
trop vague, trop peu caractéristique, et n'est pas 
assez exclusivement propre à la France. Quelle 
église ne fait pas gloire de respecter ses an- 
ciennes traditions, de suivre les canons des con- 
ciles, de repousser les innovations et l'arbitraire? 
Enfin, placerons -nous nos libertés dans le 

( i) ïnst. au droit ecclésiast. III e . partie , chap. xxv r . 

I 



( 47 ) 

droit de ne pas recevoir les décrets des conciles , 
même généraux , sur la discipline ? Mais c'est un 
principe non contesté, que l'Eglise universelle est 
supérieure à toute église particulière : ici, l'é- 
glise gallicane n'a aucun privilège. « Quant aux, 
» conciles œcuméniques, il faut distinguer les 
/> matières de discipline et les matières de foi. 
» Pour la foi , quiconque ne s'y soumet pas est 
» hérétique ; pour la discipline , les réglemens 
» des conciles ne sont pas également reçus. Ou 
» a laissé de tout temps à chaque église , une 
« grande liberté de garder ses anciens usa- 
» ges (i) ». L'église de France n'a donc rien ici 
au-dessus des autres. Rien de plus convenable 
que celte condescendance des couciles généraux; 
une règle de discipline, quoique sage, en géné- 
ral, peut 1 être moins pour quelques pays en 
particulier : la liberté laissée à cet égard , a e!e 
grande, et a dû l'être, mais elle n'est pas pleine 
et entière. Si l'Eglise universelle pressoit , <xi- 
geoit rigoureusement l'exécution de son décret 
de discipline, alors la soumission ne serott pas 
seulement de convenance, mais de devoir; Ja 
résistance seroit regardée comme une révolte. 
L'antiquité chrétienne en offre un exemple célè- 
bre. D'après un usage qu'elles faisoient remonter 



(i) Fleur y, ibid. 



(48) 

jusqu'à Fapôtre saint Jean, les églises de l'Asie 
mineure célébroieut la Pâque le 14 e . de la lune 
de mars, tandis que le reste des églises ne la 
célébroientjamaisquele premier dimanche après 
le i4 c * comme cela se pratique encore. L'usage 
des Orientaux , encore qu'il fut loin d être 
approuvé de l'église romaine, fut long -temps 
toléré; enfin l'Eglise l'ayant formellement con- 
damné à Nicée, ceux qui refusèrent de se soumet- 
tre furent regardés comme une secte , connue 
sous le nom de Quartodécimans (i). 

Fleury est , à mon gré, celui de nos écrivains 
qui a mieux connu le fond de nos libertés, 
et qui en a donné une plus juste idée. Dans le 
chapitre xxv de son Institution au Droit ecclésias- 
tique , il rappelle d'abord ces deux maximes fon- 
damentales , que l'autorité de l'Eglise est toute 
spirituelle, et que celle du Pape doit être réglée, 
dans son exercice, par les canons reçus dans 
l Eglise universelle. Ensuite il expose en détail 
les conséquences qu'on a tirées de l'une et de 
l'autre maximes. Ainsi , c'est entrer dans ses vues 
que de faire consister les libertés de l'église gal- 
licane dans les maximes propres à cette église , et 

(i) Tillemont, tome III. 

las 



• ><.Cy 

( 49 ) 

les conséquences qui en dérivent naturellement. 
Ceci va être plus amplement développé. 

Les maximes françaises sont spécialement 
consignées dans la célèbre Déclaration du clergé 
de France , eu 1682. Que de personnes l'in- 
voquent sans trop savoir ce qu'elle contient, et 
qui ne soupçonnent peut-être pas, qu'en même 
temps qu'elle expose le fondement de nos liber- 
tés, elle consacre delà manière la plus décisive 
la primauté spirituelle du saint Siège. Nous 
allons la rapporter toute entière. 

Déclaration du Clergé de France, sur la puissance 
ecclésiastique , 

Du 19 mars 1682. 
« Plusieurs s'efforcent de ruiner les décrets de 
l'église gallicane et ses libertés, que nos ancêtres 
ont soutenues avec tant de zèle, et de renverser 
leurs lbndemens, appuyés sur les saints canons 
et sur la tradition des Pères. Il en est aussi qui, 
. sous prétexte de ces libertés , ne craignent pas 
de porter atteinte à la primauté de saint Pierre 
et des pontifes romains ses successeurs, insti- 
tuée par Jésus - Christ , à l'obéissance qui leur 
ebt due par tous les chrétiens , et à la majesté si 
vénérable, aux yeux de toutes les nations, du 

4 



( 5o ) 

Siège apostolique, où s'enseigne la foi et se 
conserve l'unité de l'Eglise. Les hérétiques, 
d'autre part, n'omettent rien pour présenter 
cette puissance, qui maintient la paix de l'Eglise, 
comme insupportable aux rois et aux peuples, 
et pour séparer, par cet artifice, les ames sim- 
ples de la communion de l'Eglise et de Jésus- 
Christ. C'est dans le dessein de remédier à de 
tels inconténiens , que nous, archevêques et évé- 
ques, assemblés à Paris par ordre du Roi, avec 
les autres députés, qui représentons l'église gal- 
licane, avons jugé convenable, après une mûre 
délibération, d'établir et de déclarer : 

« l. Que saint Pierre et ses successeurs, vi- 
caires de Jésus -Christ , et que tonte l'Eglise 
même, n'ont leçu de puissance de Dieu que sur 
les choses spirituelles, et qui concernent le salut, 
et non point sur les choses temporelles et civiles; 
Jésus-Christ nous apprenant lui-même, que son 
royaume nest pas de ce monde ; et en un autre 
endroit , qu'/7 faut rendre à César ce qui est à 
César 3 et à Dieu ce qui est à Dieu j et qu'ainsi ce 
précepte de l'apôtre saint Paul ne peut en rien 
être altéré ou ébranlé : Que toute personne soit 
soumise aux puissances supérieures ; car il n'y a 
point de puissance qui ne vienne de Dieu , et c'est 



( Si ) 

lui qui ordonne celles qui sont sur la terre : celui 
donc qui s'oppose aux puissances , résiste à V ordre 
de Dieu. Nous déclarons, en conséquence, que 
les rois et les souverains ne sont soumis à aucune 
puissance ecclésiastique par l'ordre de Dieu dans 
les choses temporelles; qu'ils ne peuvent être 
déposés ni directement ni indirectement, par 
l'autorité des clefs de l'Eglise; que leurs sujets 
ne peuvent être dispensés de la soumission et 
de l'obéissance qu'ils leur doivent, ni absous du 
serment de fidélité; et que cette doctrine, néces- 
saire pour la tranquillité publique, et non moins 
avantageuse à l'Eglise qu'à l'Etal, doit être iu- 
violablement suivie, comme conforme à la pa- 
role de Dieu, à la tradition des saints Pères et 
aux exemples desSainls. 

» II. Que la plénitude de puissance que le 
saint ^iége apostolique et les successeurs de 
saint Pierre, vicaires de Jésus-Christ, ont sur les 
choses spirituelles, est telle, que néanmoins les 
décrets du saint concile œcuménique de Con- 
stance, contenus dans les sessions iv et v, ap- 
prouvés par le saint Siège apostolique, confir- 
més par la pratique de toute l'Eglise et des pon- 
tifes romains, et observés religieusemen t dans tous 
les temps par l'église gallicane, demeurent dans 



( 52 ) 

leur force et vertu ; et que l'église de France 
n'approuve pas 1 opinion de ceux qui donnent 
atteinte à ces décrets, ou qui les affoiblissent ^ 
en disant que leur autorité n'est pas bien éta- 
blie , qu'ils ne sont point approuvés, ou qu'ils ne 
regardent que le temps du schisme. 

» III. Qu'ainsi l'usage de la puissance apos- 
tolique doit être réglé suivant les canons faits 
par l'esprit de Dieu, et consacrés par le respect 
général ; que les règles, les mœurs , et les con- 
stitutions reçues dans le royaume et dans l'église 
gallicane, doivent avoir leur force et vertu, et 
les usages de uos pères demeurer inébranlables ; 
qu'il est même de la grandeur du saint Siège 
apostolique , que les lois et coutumes établies 
du consentement de ce Siège respectable et des 
églises, subsistent invariablement. 

» IV. Quoique le Pape ait la principal part 
dans les questions de foi , et que ses décrets re- 
gardent toutes les églises, et chaque église en 
particulier, son jugement n'est pourtant pas 
indéformable , à moins que le consentement de 
l'Eglise n'intervienne. 

)) Nous avons arrêté d'envoyer à toutes les 
églises de France , et aux évêques qui y pré- 
sident par l'autorité du Saint-Esprit , ces maxi- 



( 53 ) 

mes que nous avons reçues de nos pères , afin 
que nous disions tous la même chose , que nous 
soyons ions dans les mêmes senlimens, et que 
nous suivions tous la même doctrine ». 

Tels sont les quatre fameux articles du clergé 
de France. Que le souverain Pontife soit le suc- 
cesseur de saint Pierre, qu'il ait la plénitude de 
la puissance spirituelle, que ses décrets regar- 
dent toutes les églises sans exception ; voilà ce 
que nous croyons, et ce qui nous est commun 
avec tout le monde catholique. Quant au reste 
delà Déclaration, deux choses sont certaines: 
la première , que les maximes qu'elle énonce 
sont propres à î église gallicane, en ce sens, 
du moins, que celle-ci les a plus hautement, 
plus constamment, plus universellement pro- 
fessées; la seconde , que ces maximes ont du 
amener des conséquences praliques, influer sur 
la conduite de l'église de France, soit dans les 
démêlés de nos rois avec les papes, soit à l'é- 
gard de l'exercice de la primauté du saint Siège, 
de l'acceptation de ses décrets et de ses juge- 
mens. Ces maximes et ces usages ont tenu l'église 
de France plus affranchie des prétentions ultra* 
montâmes sur la puissance temporelle , et même 



(54) 

l'ont rendue, non pas indépendante, à Dieu ne 
plaise, mais moins dépendante des souverains 
Ponlifes dans les choses ecclésiastiques. C'est 
donc à juste titre que cet ensemble de maximes, 
et d'usages qui eu découlent, se sont appelés liber- 
tés gallicanes. 

A ces usages , qui sont une suite naturelle des 
quatre articles , d'autres ont été mêlés d'une ori- 
gine assez récente , ou même suspecte (1) ; quel- 
ques-uns étoient plutôt une servitude qu'une li- 
bellé ; ce qui faisoit dire à Fleury qu'on pour- 
ront faire un traité des servitudes de t église gal- 
licane , comme on a jait des libertés , et qu'on 
ne manquerait pas de preuves. Dans le discours 
d'où ces paroles sont tirées, l'auteur réduit nos 
libertés effectives à treize articles (2). Les plus re- 
marquables sont : — Que la France ne reçoit 
pas le tribunal de l'inquisition. — Que les nou- 
velles bulles ne sont reçues qu'après avoir été 
examinées. — Que les sujets du Roi ne peuvent 
être tirés hors du royaume, sous prétexte de 
citations, appellations ou procédures, et que le 



(1) Discours sur \eà libertés de l'église gallic. n°. 24, 
e'cïit. de «724, tom. IV des Opusc. 

(2) Ibid, n°. 25. 



( 55 ) 

nonce du Pape n'a aucune juridiction en France. 
Sur ces treize articles, plusieurs se rapportaient: 
à un ordre de choses, ou qui n'existe plus, ou 
qui est singulièrement modifié , depuis qu'il u'y 
a plus parmi nous de bénéfices proprement dits* 
Comme nous ne prétendons établir dans cet 
écrit que les principes généraux, nous n'entre- 
rons pas dans les détails. Mais il est de notre 
sujet de faire quelques réflexions sur chacun des 
quatre articles de la déclaration, et d'en rap- 
peler les sui'es. 

Article I er . La maxime qui consacre l'indé- 
pendance pleine, absolue des rois, dans Tordre 
temporel , ne souffre aucune exception ; nous re- 
fusons ' n: n-seulement au Pape, mais à FEgHsé 
universelle, aux conciles oecuméniques , le pou- 
voir de déposséder un souverain, sous quelque 
prétexte que ce soit, fut-il tyran, héréïique, 
persécuteur , impie : l'excommunication , même 
la pins légitime, en le privant des biens spiri- 
tuels , dont l'Eglise est la dispensatrice, ne le 
priveroit pas de sa couronne , de ses droits à 
l'obéissance des peuples dans l'ordre civil et 
politique. Cette doctrine a bien pu être obscur- 
cie chez nos pères, dans des temps de dissen- 
tiou ou de délire ; mais elle a été si bien éta- 



( 56 ) 

blie et si bien vengée; elle a tellement prévalu, 
que l'opinion conlraire est surannée, même 
au-delà des monts. Disons donc avec Bossuet (i), 
« que nul prétexte ni nulle raison ne peut au- 
» îoriscr les révoltes; qu'il faut révérer l'ordre 
» du ciel, et le caractère du Tout-puissant dans 
» tous les princes, quels qu'ils soient, puisque 
» les plus beaux temps de l'Eglise nous le font 
» voir sacré et inviolable , même dans les princes 
)) persécuteurs de l'Evangile. Ainsi leur cou- 
» ronne est hors d'atteinte : l'Eglise leur a érigé 
» un trône dans le lieu le plus sûr et le plus 
» inaccessible, dans la conscience même, où 
» Dieu a le sien ; et c'est-là le fondement le 
» plus assuré de la tranquillité publique ». 

Pour ne rien exagérer, nous remarquerons ici 
que les papes , même lorsqu'ils exerçoientsur les 
princes la plus excessive puissance, n'ont pas 
érigé leur opinion en dogme de foi 3 et c'est à cette 
occasion qu'on peut dire, et toujours avec Bos- 
suet (.3) : « La marque la plus évidente de l'as- 
» sistance que le Saint-Esprit donne à cette 
» mère des églises , c'est de la rendre si juste 



(1) Discours sur l'Unité de l'Eglise , I re . partie. 

(2) Tbid. III e . partie. 



C % ) 

)) et si modérée , que jamais elle naît mis les 
» excès parmi les dogmes )) . 

Mais comment cette opinion de la supréma- 
tie temporelle des papes sur les rois a-t-elîe pu 
se répandre et s'accréditer? Les systématiques 
ne voient ici qu'une vaste conjuration conçue 
dans le onzième siècle, par un pape d'une am- 
Lilion démesurée, et suivie par ses habiles suc- 
cesseurs avec autant de persévérance que d'au- 
dace. Peut-être sei oit-il plus simple et plus rai- 
sonnable de ne voir dans tout cela qu'une révo- 
lution amenée par la disposition des esprits, 
par les mœurs et les besoins des peuples, par 
l'état moral et politique de l'Europe, état dont 
les papes purent bien profiter, mais qu'ils n'a- 
voient pas fait (1). Austère dans ses mœurs, 
passionné pour la réforme des abus, inflexible 
dans ses projets , supérieur à son siècle par le 
génie, tel fut Grégoire VII. Si du haut de sa 
chaire apostolique il porte ses regards sur l'Oc- 
• cident_, que vit- il? des princes oppresseurs , des 
peuples malheureux, le sanctuaire souillé par 
l'ignorance et le scandale ; l'étendue et la prô- 



(1) Pluquet, Dict. des Hérésies, Disc, préliminaire, 
XI e . siècle , chap. 1". 



( 58 ) 

fondeur des maux, loin d'abattre son courage, 
ne fait en quelque sorte qu'irriter son zèle. 
Dans le dessein d'y remédier , il s'exagère sa 
puissance, il la pousse jusqu'aux derniers excès, 
et semble croire que le zèle pour le Lien , légi- 
time toutes ses mesures les plus exorbitantes. 11 
interroge les rois, il leur demande compte de 
l'emploi de leur autorité, et s'érige en arbitre 
suprême. Une fois l'impulsion donnée , elle est 
suivie par une pente naturelle , et par cette 
influence secrète et comme irrésistible du passé 
sur le présent ; les peuples espèrent trouver dans 
le saint Siège un protecteur contre l'oppression ; 
les princes le consultent, lui soumettent leurs 
différends, et s'en servent pour leurs projets 
ambitieux. Quand la loi est muette, la justice 
impuissante, et que la violence est tout, est-il 
étonnant que les lumières et les vertus du saint 
Siège lui donnent un ascendant immense, et que 
les peuples soient disposés à le révérer jusque 
dans l'exercice de droits qui ne sont pas les 
siens? Je n'ai rien dit qui ne soit historiquement 
vrai. 

Depuis la fin du quinzième siècle, malgré le 
système d'équilibre qui s'est établi dans l'Europe 
plus civilisée , il s'est toujours élevé au milieu 



( 5 9 ) 

d'elle une puissance prépondérante , qui , sans 
dicter des lois, a donné l'impulsion générale , et 
a été comme le centre de la politique et des af- 
faires. Le sceptre de la prééminence a élé tenu 
successivement par l'Allemagne, l'Espagne, l'An- 
gleterre et la France. Avant l'époque indiquée 
plus liant , il avoit élé, depuis le onzième siècle, 
dans les mains des papes, princes et pontifes à la 
fois; eux seuls, dans ces temps de barbarie et 
d'anarchie , pou voient le porter avec gloire et 
utilité. 

Un écrivain étranger de nos jours, philosophe, 
historien et publiciste d'un ordre très-distingué , 
Ancillon , a publié, en 1806, le Tableau des 
Révolutions du système politique de V Europe , de- 
puis la fin du quinzième siècle (1) : ses opinions 
théologiques sur la papauté sont des erreurs à 
mes yeux ; mais du moins il n'a pas méconnu le 
bien qu'elle avoit fait jusqu'au milieu des plus 
énormes abus de sa puissance. Il a dit : « Dans 
» le moyen âge, où il n'y avoit point d'ordre 
» social , elle seule sauva peut-être l'Europe 
» d'une entière barbarie; elle créa des rapports 
» entre les nations les plus éloignées; elle fut 



(1) Introd. tom. I er . png. 1 33 et i5j, 



( 6o ) 

» un centre commun, un point de ralliement 
» pour les Etats isolés.... Ce fut un tribunal su- 
» prême, élevé au milieu de l'anarchie univer- 
» selle , et dont les arrêts furent quelquefois aussi 
» respectables que respectés : elle prévint et ar- 
» ré ta le despotisme des empereurs, remplaça le 
» défaut d'équilibre, et diminua les inconvéniens 
» du régime féodal ». 

Sans doute on doit déplorer les excès de la 
puissance pontificale ; mais aussi , au lieu de 
censurer les âges passés avec tant d'amertume, 
gémissons plutôt sur la foiblesse et les éga remens 
de la raison humaine ; hélas ! chaque siècle a ses 
erreurs et ses écarts : ii ne sied pas d être si sé- 
vère, quand on a besoin pour soi-même de tant 
d'indulgence. Dans des siècles que nous appelons 
barbares, une opinion fausse et dangereuse pla- 
çoil dans les mains des pontifes romains le droit 
de déposer quelquefois des souverains; opinion 
si victorieusement combattue par Bossuet f i): et 
dans des siècles qu'on appelle éclairés, où l'a-t-on 
placé ce droit terrible? dans les mains du plus 
ignorant, du plus capricieux, du plus féroce de 
tous les lyrans, dans les mains de la multitude ; 



(i) Défense Je la Déclarât. 



( Ci ) 

opinion insensée, foudroyée, comme la précé- 
dente, par l'évèque de Meaux(i), et avec laquelle 
deux grandes nations de l'Europe civilisée se sont, 
malgré toutes leurs lumières, souillées d'un for- 
lait auparavant inoui dans les annales du monde. 

An. II. Le 8 mai i665 , la Faculté de théolo- 
gie de Paris ut au Roi une déclaration au sujet des 
points controversés entre les uhramontains et 
nous. Or, Fart. V porte , que ce n'est pas la doc- 
trine de la Facilité (jue le souverain Pontife soit 
au-dessus du concile oecuménique ; doctrinam Fa- 
cilitât is no7i esse , quod summus Pontifex sit supra 
conclliuin œcumenicum ; façon de parier très- 
mesurée , et qui fait entendre que la supériorité 
du concile sur le Pape trouvoit en France des 
contradicteurs, dans le cours du dix- septième 
siècle. Depuis plus de cent ans, elle a été con- 
stamment professée par les théologiens françois et 
les écoles du royaume. On s'est beaucoup appuyé 
sur les décrets des sessions iv et v du concile de 
Constance, portant que ce concile représente 
l'Eglise catholique ; que tout homme , de quel- 
que dignité qu'il soit, fût-il pape, est tenu de 
lui obéir, ainsi qu'à tout autre concile général 



(i) V e . Avertissement au* Protesîans. 



( 62 ) 

légitimement assemblé. Mais voyez à ce sujet 
avec quelle réserve s'exprime le clergé de France, 
et quelle leçon il donne à ces esprits, qui ont 
plus de fougue que de lumières? Il ne condamne 
pas , il ne flétrit pas d'une censure théologique > 
l'opinion contraire à celle qu'il énonce; il se 
borne à dire que V église de France ri approuve 
pas : nec probari à Qallicaîia ecclesia , qui... il 
n'est pas plus permis de convenir les opinions 
en dogmes que les dogmes en opinions; et ceux 
qui se permeltroient d'avancer que la supériorité 
du concile appartient à la foi , lomberoient dans 
un excès peu digne d'un théologien. 

Sur la maaère qui nous occupe, les ulira- 
montains se jettent dans une extrémité, et quel- 
ques gallicans se jettent dans l'autre : je vais 
m'expliquer. Les premiers semblent ne faire 
attention qu'aux paroles adressées par Jésus- 
Christ à Pierre sewl, et en sa personne à ses 
successeurs : Paissez mes agneaux; paissez mes 
brebis : Pasce agnos meos; pasce ovcs rneas. Je 
vous donnerai les clefs du rovaume des cieux , 
Dabo tibi. — Vous êtes Pierre, et sur cette pierre 
je bâtirai mon Eglise : Tues Pelrus. Préoccupés 
de l'énergie de ces paroles, les ultramentains 
font le Pape mouarque absolu, seul juge, seul 



( 63 ) 

maître de la doctrine, et en concluent bien na- 
turellement qu'il n'a pa$ de supérieur sur la terre 
dans l'ordre de la religion. Les gallicans obser- 
vent, avec raison , que si Jésus-Ci trist se^.t adressé 
quelquefois à Pierre seul , parce qu'il vouloit 
fonder sur lui l'unité de son Eglise, il s'est aussi 
adressé au collège entier des apôtres; qu'ils ont 
tous reçu L'autorité en commun avec Pierre , en- 
core que celui-ci en possède la plénitude ; et que 
si le Pape est le successeur de saint Pierre dans 
sa primauté , les évêques succèdent aussi aux 
apôtres dans la portion d'autorité qu'ils ont reçue 
comme premiers pasteurs des églises. Ce n'est 
pas à Pierre seul, mais aux apôtres assemblés ? 
qu'il a été dit : Je vous envoie : Mitto vos : Rece- 
vez le Saint-Esprit : Accipile Spiritum sancturn; 
Enseignez, je suis avec vous tous les jours : Do- 
cete, vobiscum sum omnibus diehus. Jusque-là rien 
de plus raisonnable; mais, préoccupés à leur 
tour de leurs idées particulières, quelques gal- 
licans ne voient pas que lorsque Jésus - Christ 
adressoit ses magnifiques promesses au collège 
des apôtres, Pierre, leur chef, étoit au milieu 
d'eux; qu'ainsi ces promesses ne regardoient pas 
les apôtres séparés de Pierre, mais les apôtres 
et Pierre réunis. Il ne s'agit donc pas de voir 



( 64 ) 

dan* l'Eglise ni Je Pape seul , ni les évêques seuls, 
mais l'épiscopat uni à son chef ; en sorte que la 
seule règle catholique de la Toi , il faut la cher- 
cher dans la réunion du corps des évêques et du 
Pape ensemble. 

Jésus-Christ a voulu établir dans son Eglise un 
chef perpétuel ; elle ne doit en être privée que 
passagèrement ; son état habituel est d'avoir à sa 
tète le souverain Pontife, qui seul, entre les 
évêques , a conservé un nom qu'autrefois on 
donnoit à tous, celui de Pape. Dans l'ordre or- 
dinaire des choses , l'Eglise n'est pas un corps 
sans tète. On peut bien, en théorie, disputer 
sur l'autorité respective du concile et du Pape, 
et dans des temps de querelles et de dissentions, 
prendre parti suivant ses opinions personnelles; 
mais dans la pratique , de même que les déci- 
sions du Pape ne deviennent règle de foi que par 
l'assentiment des évêques, les décisions des con- 
ciles ne sont règle de foi que par l'assentiment du 
Pape; et c'est-là ce qui a pu faire dire à Fleury ( i ) : 
« Je sais que l'autorité du Pape a toujours" été 
» nécessaire pour les conciles généraux ». 

Maintenant, pour développer l'opinion des 



(i) IV e . Disc. n°. 2. 



gallicans, 



( 65 ) 

gallicans , veut-on supposer d'abord des temps 
de trouble et de division , où deux compétiteurs 
se disputeroient le saint Siège , mais de manière 
que les diverses églises de la chrétienté fus- 
sent partagées entre eux, et que dans ces cir- 
constances calamiteuses , elles se réunissent dans 
un concile qui les représentât ? alors nul doute 
que ce concile ne soit supérieur à ces deux papes ; 
ce concile est le vrai remède aux maux de l'E- 
glise. Comment son autorité certaine ne l'em- 
porteroit-elle pas sur celle de papes douteux? 
Ici est-il un seul ultramontain qui ne doive être 
d'accord avec nous ? 

Supposons encore que Ton vît se renouveler 
ce qui se passa au sixième concile général , troi- 
sième de Constantinopïe, dans le septième siè- 
cle. Les lettres du pape Honorius y furent exa- 
minées en présence des légats du pape Agathon, 
qui le présidoient; Honorius y fut condamné, et 
celte condamnation eut l'assentiment d'Agathon 
comme de ses successeurs. Voilà donc un pape 
que juge un concile œcuménique approuvé par 
un pape; et comment soutenir que le concile, 
uni au Pape,n'étoit pas supérieur au Pape seul? 
La supériorité ainsi entendue du concile œcu- 
ménique est donc bien établie. 

5 



( 66 ) 

Faisons enfiu une troisième! supposition. Un 
concile général est très-régulièrement assemblé 
sous un Pape très-légitime ; un différend s'élève 
entre le concile et le Pape : de quel côté est la 
plus grande autorité? Du coté du Pape, diront 
les ultramontains ; du coté du concile, diront 
les gallicans. Ne pourroit-on pas dire que dans 
ce cas unique, ce sont ici deux autorités qui se 
balancent ; que la décision demeure en suspens 
jusqu'au moment de leur accord; que c'est une 
suite de la nature des gonvernemens mixtes; et 
que dans les Etats où la puissance législative est 
partagée entre un roi et des corps politiques, la 
loi ne résulte que de leur concert. 
• Quoi qu'il en soit , en conservant nos maximes, 
n'oublions pas que si le Pape n'est pas au dessus 
du concile œcuménique , il est supérieur à toute 
église particulière, sans exception. « La puis- 
» sanee qu'il faut reconnoître dans le saint Siège 
» est si haute et si éminente , si chère et si vé- 
» nérabic à tous les fidèles, qu'il n'y a rien au « 
» dessus que toute î'Egîise catholique ensem- 
» blc (i) ». 

Art. 1K. Que l'exercice de la puissance pon- 



(i) Boss. Disc, sur l'Unité, II e . partie. 



( 6? ) 

tificaîe doive être réglé par les canons révérés 
dans l'Eglise universelle, c'est une proposition 
qu'il suffit ce semble d'énoncer pour en faire 
sentir la vérité. Ici nous ne pouvons différer des 
ullramonlains que par le plus ou moins de lati- 
tude dans l'usage de l'autorité que nous recon- 
noissons dans le saint Siège. Quel théologien , 
si outré qu'on le suppose , oseroit faire net- 
tement du Pape un despote sans frein et sans rè- 
gle? et quelles règles plus vénérables que les 
canons faits par V esprit de Dieu et consacrés par 
le respect général ! S'il est à désirer que le pou- 
voir ne soit pas enchaîné par des entraves qui 
l'empèclieroient de faire le bien de tous, on sent 
aussi qu'il lui faut des règles pour se diriger; que 
sans elles il seroit désordonné , et périroit par ses 
excès mêmes. Hors de la règle, il ne peut y avoir, 
pour l'Eglise comme pour l'Etat , que confusion 
ou cjue tyrannie. Aussi les plus saints papes ont- 
ils fait gloire de se conduire d'après les sages or- 
donnances de l'Eglise; les théologiens françois 
sont remplis de leurs témoignages à ce sujet. Qu'il 
me suffise de rappeler ces courtes paroles du 
pape Martin I er . à un évèque de l'Asie mineure : 
Nous sommes les défenseurs et les gardiens des ca- 
nons , et non les violateurs. Remarquons que les 



( 68 ) 

églises particulières se gouvernent non-seulement 
par des lois écrites , mais encore par des coutu- 
mes ; et que lorsque ces dernières sont établies 
du consentement au moins tacite du saint Siège 
et des autres églises , elles sont respectables , et 
doivent être respectées comme des lois expresses : 
voilà ce que suppose le troisième article de la 
Déclaration. Que si les conciles œcuméniques 
eux-mêmes , ainsi que nous l'avons déjà vu , sont 
pleins de ménagemens pour les coutumes non- 
abusives des diverses églises, quelle condescen- 
dance ne doivent-elles pas, à plus forte raison, 
attendre du souverain Pontife? 

Il ne s'agit pas de juger la constitution de l'E- 
glise d'après de vaines théories , mais d'après la 
volonté même de son divin fondateur. Or, d'a- 
près l'institution de Jésus-Christ, l'autorité su- 
prême dans la société spirituelle ne réside ni 
dans les fidèles, ni* dans les princes chrétiens, ni 
dans les simples prêtres, mais dans l'épiscopat, 
dont le Pape est le chef, comme il l'est de toute 
l'Eglise. 

Les ultrarnonlains portant plus loin que nous 
la puissance du chef, en font un monarque ab- 
solu. Quant à nous, nous ne regardons pas le 
Pape comme l'unique législateur dans la société 



) 



(6 9 ) 

chrétienne : nous n'en faisons pas le principe 
unique de toute juridiction ; nous pensons que les 
évêques participent avec lui à la puissance su- 
prême dans les choses de la religion , et sont 
appelés , quoique avec une autorité moindre , à 
juger, à gouverner comme lui. Ainsi le saint Siège 
est pour nous le centre où tout aboutit, et non 
pas la source d'où tout émane. A nos yeux l'E- 
glise n'est donc ni une monarchie pure , ni une 
démocratie ; c'est une monarchie tempérée par 
l'aristocratie, et qui a cela de populaire, qu'une 
de ses règles capitales, c'est que les emplois doi- 
vent être donnés au mérite ; si bien que dans leur 
distribution , la naissance et le crédit ne peuvent 
être comptés pour quelque chose, qu'autant 
qu'ils seroient un moyen de plus d'opérer le 
bien. 

Art. IV. Dans la déclaration déjà citée de la 
Faculté de théologie de Paris, il est dit (art. VI): 
« Que ce n'est pas la doctrine ni un dogme de la 
» Faculté, que le Pape, sans l'intervention du con- 
» sentement de l'Eglise, soit infaillible ». Non esse 
doctrinam vel dogma Facultatis , quodsummus Pon- 
tifex , fuillo accedente Ecclçsiœ consensu , sit in- 
jallibilis. Cette proposition suppose qu'à l'époque 
de la déclaration, en 1 665, la Faculté Iaissoit là 



( 7° ) 

liberté de défendre le pour et le contre sur celle 

question. 

Si nous ne devons pas adopter l'opinion des 
théologiens étrangers, n'allons pas aussi la déna- 
turer, et en l'exagérant, îa rendre excessivement 
ridicule. Jamais il n'est venu dans la pensée d'un 
ullramuntain quelconque, de soutenir que le Pape 
fût infaillible dans sa conduite , dans ses discours, 
dans toutes ses réponses, dans ses rcscrils et 
bulles sans exception ; seulement ils préfendent 
que lorsque du baut de la chaire apostolique, il 
porte un jugement doctrinal , adressé aux églises, 
en menaçant de réparer de sa communion ceux 
qui seroieut rebelles; alors assisté par l'esprit de 
vérité , il n'enseignera pas l'erreur : voilà ce qu'ils 
appellent, pour Je Pape, parler ex cathedrâ. 
Suivant eux , la décision du Pape seroit , dans ce 
cas unique, règle infaillible de foi; ainsi réduite, 
comme elle doit l'être, leur opinion, §i elle 
manque de fermes appuis , n'est pas du inoins 
aussi choquante qu'on le suppose communément. 
J'avoue que je ne vois pasquel intérêt ils ont à la 
soutenir, el quel bien il en résulleroil pour l'E- 
glise? Car enfin, quand même le Pape, dans le 
cas énoncé, seroit infaillible, et dans la réalité 
ne se seroit pas trompé, comment les fidèles 



( 7« ) 

pourront-ils savoir que sou jugement a tous les 
caractères d'un jugement porté ex cathedra; et 
dès-lors comment son autorité, son iuSailîiiiil .lé 
pourra-t-cJ!e être constatée autrement que par 
l'adhésion subséquente et publique des évêques? 
L'irrévocable décision n'est que dans le consen- 
tement de l'Eglise universelle, à laquelle seele 
rtous attachons notre foi dans le symbole. « Et 
» en effet, c'est toujours où. en reviennent les ul- 
» tramoutains eux-mêmes, lorsqu'ils sont forces 
» dans leurs derniers reirancliemens. hlinfoittin 
» bililé du Pape finit par n'être plus que celle de 
» l'Eglise universelle (i)». J'emprunte ici les pa- 
roles d'un historien de nos jours, qui vient d'as- 
socier à jamais son nom à celui de Fénélon et de 
Bossuet, par la manière dont ii a su peindre ces 
deux grands ornemens de notre église. Sans 
doute, par-là même que le Pape, ainsi que le dit 
l'art. IV de la déclara don du clergé , a la princi- 
pale part dans les queslio?is de la foi , et que ses 
décrets regardent toutes les églises , et chaque église 
en particulier , les décisions doctrinales qui en 
émanent sont par elles-mêmes uue très-grave au- 
torité , et méritent un respect tout particulier : 



(ï) Hist. de Bossuet 7 îiv. VI, tom. II, pag. 107. 



(7>) 

mais elles ne sauroient priver les évêques de 
leur qualité de dépositaires de la foi, chacun 
dans leur siège ; qualité qu'ils tiennent de Jésus- 
Christ : sans se regarder comme les juges du 
Pape, ni même comme ses égaux, ils jugent 
avec lui, et c'est par ce concert que la décision 
devient irréformable . 

D'Aguesseau s'est exprimé sur cette matière 
en théologien très-éclairé, dans son Réquisitoire, 
au sujet du Bref contre le livre des Maximes 
des Saints de Fénélon (i) : « Nous savons, dit ce 
» grand magistrat, que le pouvoir des évêques et 
» l'autorité attachée à leur caractère , d'être juges 
» des causes qui regardent la foi, est un droit 
% aussi ancien que la religion, aussi divin que 
» l'institution de l'épiscopat , aussi immuable que 
» la parole de Jésus-Christ; et même que si ladi- 
» vision des royaumes, la distance des lieux, la 
» conjoncture des affaires, la grandeur du mal, 
» le danger d'en différer le remède , ne permet- 
» tent pas toujours de suivre l'ancien ordre et les 
» premiers vœux de l'Eglise , en assemblant les 
» évêques, il faut au moins qu'ils examinent sé- 
» parément ce qu'ils n'ont pu décider en corn- 



(i) Requis, du 14 août 169g, tom. I er . in-4 0 . 



( 73 ) 

» mun, et que leur consentement exprès ou ta- 
» cite imprime à une décision vénérable par elle- 
» même le sacré caractère de dogme de la foi. 

» Et soit que les évêques de la province 
» étouffent l'erreur dans le lieu qui l a vu naître, 
» comme il est presque toujours arrivé dans les 
» premiers siècles de l'Eglise ; soit qu'ils se con- 
» tentent d'adresser leurs consultations au sou- 
m verain Poutife sur des questions dont ils au- 
» roient pu être les premiers juges , comme 
» nous l'avons vu encore pratiquer dans ce siè- 
» cle ; soit que les empereurs et les rois con- 
» sultent eux-mêmes et le Pape et les évêques, 
)) comme l'Orient et l'Occident en fournissent 
» d'illustres exemples ; soit enfin que la vigi- 
» lance du saint Siège prévienne celle des autres 
» églises , comme on l'a souvent remarqué dans 
» ces derniers temps; la forme de la décision 
» peut être différente quand il ne s'agit que de 
» censurer la doctrine , et non pas de condamner 
)) la personne de son auteur ; mais le droit des 
i) évêques demeure invariablement le même, 
» puisqu'il est vrai de dire qu'ils jugent tous 
» également, soit que leur jugement précède, 
» soit qu'il accompagne, soit qu'il suive celui 
» du premier siège. 



( 74 ) 

w Ainsi, au milieu .de toutes les révolutions 
» qui allèrent souvent Tordre extérieur des ju- 
» gemens, rien ne peut ébranler cette maxime 
j> incontestable qui est née avec l'Eglise , et qui 
» ne finira qu'avec elle : que chaque siège, dé- 
» positaire de la foi et de la tradition de ses 
» pères, est en droit d'en rendre témoignage ou 
» séparément ou dans l'assemblée des évêques ; 
» et que c'est de ces rayons particuliers que se 
« forme ce grand corps de lumière, qui, jusqu'à 
» la consommation des siècles, fera trembler 
» l'erreur et triompher la vérité ». 

Tel est le langage de d'Aguesseau ; rien de 
plus précis, de plus exact, de plus lumineux. 
Le refus que nous faisons de croire à Yinfailli- 
hilitè du Pape , ne nous empêche pas de recon- 
noître Yindéfectihilité du saint Siège ; et voici 
comme nous l'entendons. Le Pape pourrait 
bien se tromper, errer dans ses jugemens sur la 
foi, même les plus solennels; mais ce ne serait 
pas avec cet esprit à' opiniâtreté, qui est le carac- 
tère propre de l'hérésie. S'il cnseignoit formel- 
lement l'erreur, qu'arriverait -il ? Nous savons 
nue l'esprit de vérité anime tous les jours l'Eglise 
rhrétiennc, et que la Providence se servant de 
tout pour s^s desseins, même dos passions, des 



( ?5 ) 

uréjugés, de l'ignorance des hommes, dispose 
les choses de manière que l'erreur ne prévaut 
jamais dans l'Eglise universelle. Si donc l'erreur 
étoit enseignée par la première des églises , les 
autres réciameroient , et leurs réclamations re- 
met Iroient le souverain Poutife dans les seutiers 
de la vérité ; il ne romproit pas le lien de la 
communion : c'est-là son privilège , d'après les 
promesses; tandis qu'il n'est ni évèque, ni primat, 
ni patriarche, comme tant d'exemples l'ont prou- 
vé, qui ne puisse enseigner opiniâtrement l'er- 
reur, résister à la voix des églises, et mourir 
dans le schisme du l'hérésie. L'histoire n'offre pas 
d'exemple d'un seul Pape qui soit mort clans 
ï erreur après les réclamations et le jugement du 
corps des évèques. Honorius étoil mort lorsqu'il 
fut condamné à Gonslaulinople. 

Notre doctrine ici n'est pas une nouveauté ; 
je la trouve consignée dans FleUry, et surtout 
dans Bossuet, le plus grand théologien comme 
le plus grand orateur qu'ait eu la France. 

Dans son Discours sur les libertés de V église 
gallicane , n°. 12, Fleury professe la préémi- 
nence du saint Siège en ces termes : « Nous 
» croyons aussi, avec tous les catholiques, que 
» le Pape, évèqne de Rome, est le successeur de 



(76) 

» saint Pierre , et , comme tel , le chef visible de 
)) l'Église , et qu'il l'est de droit divin , parce que 
» Jésus-Christ a dit : Tu es Pierre, et sur cette 
» pierre je bâtirai mon "Eglise. Pierre, m'aimez— 
« vous ? Paissez mes brebis » . Après quoi Fleury 
ajoute : « Nous espérons que Dieu ne permettra 
» jamais à l'erreur de prévaloir dans le saint 
» Siège, comme il est arrivé aux autres sièges 
*> apostoliques d'Alexandrie, d'Antioche , de Jé- 
» rusalem; parce que J. C. a dit: J'ai prié pour 
» toi, Pierre, afin que ta foi ne manque pas ». 

Bossue t est plus décidé encore et plus éner- 
gique ; voici ses paroles, singulièrement remar- 
quables : « C'est cette église romaine, qui, ensei- 
» gnant par saint Pierre et ses successeurs, ne con- 
» noît point d'hérésie. Les Donatistes affectèrent 
» d'y avoir un siège, et crurent se sauver, par ce 
» moyen, du reproche qu'on leur faisoit que la 
» chaire d'unité leur manquoit : mais la chaire de 
» pestilence ne put subsister, ni avoir de succes- 
>* sion auprès de la chaire de vérité. Les Ma- 
» nichéens se cachèrent quelque temps dans cette 
» église : les y découvrir seulement , a été les 
» en bannir pour jamais. Ainsi les hérésies ont 
» pu y passer, mais non y prendre racine. Que,, 
a contre la coutume de tous leurs prédéces- 



( 77 ) 

» seurs,un ou deux souverains pontifes, ou par 
j) violence ou par surprise, n'aient pas assez 
» constamment soutenu ou assez pleinement 
» expliqué la doctrine de la foi ; consultés de 
» toute la terre, et répondant durant tant de 
» siècles à toutes sortes de questions de doc- 
» trine , de discipline , de cérémonies , qu'une 
» seule de leurs réponses se trouve notée par 
» la souveraine rigueur d'un concile œcumé- 
» nique; ces fautes particulières n'ont pu faire 
)) aucune impression dans la chaire de saint 
» Pierre. Un vaisseau qui fend les eaux n'y laisse 
» pas moins de vestiges de son passage. C'est 
» Pierre qui a failli ; mais qu'un regard de 
» Jésus ramène aussitôt , et qui , avant que le 
» Fils de Dieu lui déclare sa faute future, assuré 
x> de sa conversion, reçoit l'ordre de confirmer ses 
» frères. Et quels frères? les apôtres ; les colonnes 
» mêmes : combien plus les siècles suivans ? 
» Qu'a servi à l'hérésie des Monothéiites d'avoir 
» pu surprendre un pape ? L'anathême qui lui 
n a donné le premier coup n'en est pas moins 
)) parti de cette chaire qu'elle tenta vainement 
» d'occuper; et le concile sixième ne s'en est 
» pas écrié avec moins de force : Pierre a parlé 
» par Agathon. Toutes les autres hérésies ont 



( 73 ) 

» reçu du même endroit le coup mortel. Ainsi 
» V église romaine est toujours vierge ; la foi ro- 
)) maine est toujours la foi de ï Eglise-, on croit 
» toujours ce qu'on a cru; la même voix retentit 
» partout ; et Pierre demeure dans ses succes- 
» seurs le fondement des fidèles. C'est Jésus - 
» Christ qui l'a dit ; et le ciel et la terre passe- 
» ront plutôt que sa parole (i) ». 

C'est assez sur les quatre articles dont se com- 
pose la Déclaration de 1682 ; il nous reste à par- 
ler de ses suites, etdes débats auxquels elle donna 
lieu. 

Lorsque la Déclaratiou de 1682 eut été mise 
au jour par le clergé de France, Louis XIV, par 
un édit du 25 mars de la même année, ordonna 
que les quatre articles fussent enseignés dans les 
facultés de théologie, et défendit de rien ensei- 
gner qui pût y être contraire. Rome en fut alar- 
mée; elle sembla croire que le clergé de France 
avoit voulu porter un jugement doctrinal, établir 
une sorte de règle de foi ; tandis qu'il n'avoit fait 
que manifester plus authentiquernent sesopinions, 
sans condamner, comme des erreurs dans la foi , 
celles des ultrarnontains. De là, des différends 
entre le saint Siège et la France, qui ne furent ap- 

T- — " 

(1) Disc, sur l'Unité de l'Eglise, I re . partie. 



( 79 ) 

paisés qu'en 1695. Des ecclésiastiques du second 
ordre qui avoient assisté à l'assemblée du clergé 
de 168 2, et souscrit la Déclaration, furent nommés 
à des évèehés : Innocent XI et Alexandre Vïiï 
refusèrent de leur accorder des bulles ; ce refus 
donna lieu à des plaintes et à des négociations, 
qui ne se terminèrent que sous le pontificat d'in- 
nocent XII. 

Le nouveau Pontife et Louis XIV, également 
jaloux de mettre un terme à cette funeste divi- 
sion , se rapprochèrent par des concessions mu- 
tuelles. Le Pape demanda une satisfaction de 
ceux qui avoient signé les quatre articles , avant 
de leur accorder l'institution canonique. Pour 
cela, on concerta une lettre, qui fut la même 
pour tous, mais que chacun écrivit en particu- 
lier. Sa Sainteté exigeoit une lettre qui contint 
au moins des assurances qu'ils ri avaient pas eu 
intention de rien définir ni régler, dans cette assem- 
blée, qui pût déplaire au saint Siège. Ce sont k-> 
propres paroles de d'Aguesseau (1). 

Le Roi ne se refusa pas à ce tempérament. 
La lettre fut écrite le 4 septembre i6q3; elle 
contenoit, non une rétractation de leurs opinions 
personnelles, mais un témoignage de la douleur 



(1) D'Aguess. tom. XIIÏ, in-4 0 . pag. 41g. 



C 3o ) 

qu'ils avoient ressentie en apprenant celle qu'a- 
voit éprouvée à ce sujet sa Sainteté ; ils lui assu- 
roient en même temps que leur intention n'avoit 
pas été de faire un décret, ni de porter préjudice 
aux autres églises. « Peut -on dire, écrit Bos- 
» suet (i), qu'Innocent XII, ce pontife plein 
» de bonté et d'inclination pour la paix, ait 
» exigé de nos prélats qu'ils rétractassent leur 
» doctrine comme étant ou erronée, ou schis- 
;» matique , ou fausse? Non, puisque nos évê- 
;» ques lui écrivirent simplement en ces termes : 
» Nous n'avons eu aucun dessein de faire une dé- 
ï) cision ». 

De son côté, Louis XIV écrivit à Inno- 
cent XII, le 14 septembre 1695, une lettre, 
dans laquelle il lui marque qu'il consent à ne 
pas faire observer les choses contenues dans son 
édit , à quoi les conjonctures passées l'avoient 
obligé. Cela vouloit dire qu'il rendoit aux écoles 
la liberté qu'elles avoient, avant l'édit confirmatif 
de la Déclaration, de débattre le pour et le contre 
sur les questions de la supériorité du concile et 
l'infaillibilité du Pape. Cette sage condescen- 



(1) Dissertation préliminaire de la Défense de la Décla- 
ration du clergé, chap. x. 

dance 



( 8: ) 

clance eut l'inestimable avantage de tout patiiieï ; 
et n'empêcha pas que l'enseignement des quatre 
articles ne prévalût sur tous les points dans les 
écoles de théologie ( i ). 

Si, en dernier lieu, quelques-uns de nos prélats 
les plus révérés, animés d'un esprit de paix et de 
conciliation, et se conformant aux désirs du 
saint Père, lui ont écrit au sujet de ce qui s'est 
passé depuis le Concordat de 1801, ils n'ont 
fait qu'imiter l'exemple qui avoit été donné sous 
Louis XIV; même leur lettre à Pie Vil est con- 
çue en termes bien plus mesurés et plus radoucis 
que celle qui fut adressée à Innocent XII. 

Revenons à la Déclaration. 

Alexandre VIII, par une constitution du 4 
août 1690, put bien improuver la Déclaration du 
clergé de France , la regarder comme nulle et de 
nulle valeur $ Pie VI, dans sa bulle Auctorem 
fidei , du 28 août 1 794 , a bien pu paroître of- 
fensé de ce qu'un synode, tenu en Italie en 1 786, 
avoit inséré nos quatre articles dans un décret 
présenté comme appartenant à la foi-, mais c'est 



Ci) Voyez d'Aguess. tora. XIII, pag. 4 1 7 ~ i et 
l'Histoire de Bossuet , par M. le Cardinal de Bausset , 
lom, II, liv. VI. 

6 



( 82 ) 

une chose très-remarquable que jamais le saint 
Siège n'a flétri la doctrine exprimée dans la Dé- 
claration , ne l'a jamais traitée ni d'erronée , ni 
de scandaleuse , ni de téméraire. Cette attention 
de sa part à ne pas censurer notre doctrine, nous 
avertit d'éviter nous-mêmes tout excès , et de ne 
pas donner aux opinions étrangères ces dures 
qualifications qui annoncent moins de lumières 
que d'emportement. 

D'après ce que nous avons rapporté des dé- 
mêlés de la France avec Rome , et de la pacifi- 
cation qui enfin les termina; avancer, comme 
le fait d'Alembert, que Louis XIV, à l'instiga- 
* tion de son confesseur le P. Le Tellier, s'étoit 
déterminé, sur la fin de ses jours, à faire soute- 
nir dans son royaume l'infaillibilité du Pape, 
c'est commettre une triple erreur. Louis XIV 
permit tout au plus de la défendre, permission 
dont certes on abusa si peu, que la doctrine con- 
traire n'a jamais été plus universellement ensei- 
gnée en France que depuis cette époque. La 
lettre de Louis XIV à Innocent XII, qui, sui- 
vaut l'expression de d'Aguesseau, fut le sceau de 
î accommodement , est de i6g3, et le P. Le Tel- 
lier ne devint son confesseur qu'en 1709. Quand 
il l'écrivit, il n'étoit pas sur la fin de ses jours; 



( 33 ) 

il ne mourut que vingt-deux ans après, en 17 15. 
Enfiu, en 17 13, Clément XI ayant fait quel- 
ques difficultés de donner des bulles à un ecclé- 
siastique nommé à l'evéché de Beauvais , qui , 
dans ses thèses publiques, avoit soutenu la doc- 
trine des quatre articles, le Roi en écrivit en ces 
termes au cardinal de la Trémouille , chargé d© 
ses affaires à Rome : « On ne trouvera pas que , 
» depuis l'accommodement que je fis en 1693 
» avec innocent XII, il y ait eu la moindre diffi- 
» culte à l'expédition des bulles d'aucun de ceux 
» qui ont soutenu dans leurs thèses les proposi- 
» lions conformes aux maximes de l'église de 
» France ; et certainement , la cour de Rome a 

» rarement ignoré ces thèses Le Pape Inno- 

;> cent XII ne me demanda pas de les abandon- 
» ner, lorsque je terminai avec lui les diffé- 
» rends commencés sous le pontificat d'Inno- 
» cent XI (1) )). La lecture de cette dépêche 
détermina le Pape à donner les bulles deman- 
dées. 

Marchons donc avec confiance sur les traces 
de nos pères; soyons fidèles à leurs maximes; 
mais toujours avec cette modération qui carac- 



(1) D'Aguess. ibid. 



( 84 ) 

térise la vraie sagesse, et ce respect filial, qui 
caractérise le vrai catholique, pour la mère de 
toutes les églises. « Qu'elle est belle cette église 
» gallicane, pleine de science et de vertu! mais 
» qu'elle est belle dans son tout, qui est l'Eglise 
« catholique ; qu'elle est belle, saintement et in— 
» violabîement unie à son chef, c'est-à-dire au 
» successeur de saint Pierre ! O que cette union 
» ne soit point troublée, et que rien n'altère cette 
» paix et cette unité où Dieu habite (i) » ! 

De la promotion des èvêques. 

L'Eglise ne pouvant se perpétuer que par le 
ministère pastoral , il falloit bien qu'elle eût reçu 
de Jésus-Christ le pouvoir de se choisir des mi- 
nistres, de les consacrer, de les établir sur une 
portion du troupeau , d'étendre ou de borner 
leur juridiction , de les corriger, de leur infliger 
des peines spirituelles, ou même de les desti- 
tuer s'ils devenoieut prévaricateurs. Et voilà bien 
aussi ce qu'elle a pratiqué, sans le concours de 
la puissance temporelle, soit dans les trois pre- 
miers siècles, soit dans des temps postérieurs, 



(i) Bossuet, Disc. sur l'Unité, exorde. 



( 85 ) 

sous la domination de princes qui n'étoient pas 
chrétiens. Certainement Jes Césars, les magis- 
trats idolâtres , le peuple païen n'intervenoient 
pas dans l'élection et la mission des évêques qui 
etoient préposés aux diverses églises répandues 
dans l'empire romain. Mais le mode d élire les 
évêques, et de les instituer, n'est pas assez dé- 
terminé par la loi divine, pour qu'il n'ait pu et 
dû subir des variations qui ont pu être égale- 
ment salutaires suivant les temps et les lieux. 
Seulement, tout ce qui s'est fait en celte ma- 
tière, s'est fait de l'aveu exprès ou tacite de l'au- 
torité compétente. 

La promotion des évêques comprend deux 
choses, leur élection et leur institution. Nous 
ne dirons rien sur tout cela, qui ne soit tiré des 
écrivains les plus savans dans ces sortes de ma- 
tières, tels que Fleury, Thomassin, Van-Espen. 

Elections. Il n'entre dans notre plan que de 
tracer un précis historique de la diverse manière 
dont les choses se sont passées à diverses épo- 
ques, depuis l'origine de l'Eglise jusqu'à nous. 

Pendant les cinq premiers siècles, le choix 
pour l'épiscopal se faisoit par les évêques les 
plus voisins, du consentement du clergé et du 
peuple chrétien de l'église vacante. Il est in- 



( 86 ) 

contestable que dans ces élections les éveques 
décidoient, et leur jugement s'appeloit le juge- 
gement de Dieu, comme parie saint Cyprien (i). 

Dans son grand ouvrage de l'ancienne et nou- 
velle Discipline ,Thomassin a consacré deux cha- 
pitres entiers à établir que la souveraine autorité 
dans les élections appartenoit aux éveques en 
Occident, ainsi qu'en Orient (2). 

Suivant le célèbre canoniste Van-Espen, 
« l'Eglise avoit donné, dans l'importante élec- 
» lion des éveques, la principale part au mé- 
» tropolitain et aux éveques comprovinciaux. 
» C'étoiteux proprement qui faisoient l'élection; 
» etrinfluence du peuple étoit plutôt uue suppli- 
» cation qu'une vraie élection , qui donnât quel- 
» que droit ù celui qui en étoit l'objet (5) », 

Depuis le sixième siècle jusqu'au douzième, 
on continua à procéder à peu près de la même 
manière. 

En France, en particulier, sous la première 
race de nos rois, et dans les commencemens de la 
seconde, la forme des élections fut suivie, quoi- 



(1) Fleury, II e . Disc. n°. 4, et Instit. au Droit eccL 

(2) Tome II , liv. II , chap. îv et v. 

(3) Van-Espen, partie l re . titre II, chap. 1. 



( 87 ) 

que sous l'influence plus ou moins marquée de 
l'autorité royale. « Les conciles de ce temps ne 
» recommandoient rien davantage que la liberté 
» des éjections; il ^n'y avoit point de canons, 
» point de lois ecclésiastiques qui donnassent au 
» Roi le pouvoir de disposer des évêchés (i) ». 
D'un autre côté, le droit d'en disposer n'étoit 
pas essentiellement attaché à leur souveraineté; 
car ils n'éloient pas plus souverains que les em- 
pereurs romains, qui, avant eux , avoient régné 
sur les Gaules. Toutefois il étoit dans la nature 
des choses et des hommes, que leur ascendant 
se fît sentir dans les élections. Bien des choses 
tendoient à l'accroître : ou l'on s'adressoit à eux 
pour demander la permission de pourvoir au 
siège vacant; ou l'on sollicitoit la confirmation 
du sujet élevé ; ou les suffrages se fixoient sur 
celui qu'on savoit leur être agréable ; ou enfin 
on nommoit celui qui étoit expressément désigné 
par eux (2). Aussi arriva-t-il que les rois nom- 
mèrent quelquefois eux-mêmes aux sièges va- 
cans : on en vit des exemples sous Clotaire, 
Chilpéric, Dagobert. Témoins de l'empire des 

(0 Voyez l'Abrégé de Thom. par d'Héricourt, in-4°. 
II e . partie, liv. II , chap. xn, pag. 347» 

(2) Thona. liv. II, chap. xiv, n°. 5 ? lom. Il, pag. 2, 



( 88 ) 

évêques sur les peuples , ils étoient jaloux de 
ne voir élevés à cette dignité que ceux qu'ils 
croyoienl leur être fidèles ; et l'on doit avouer 
que leur choix tomba plus d'une fois sur des 
hommes qui eu étoient très-digues. Grégoire de 
Tours, qui ne flattoit pas les princes, ne s'est ja-? 
mais récrié contre ces uominations royales (i)^ 
Dans le neuvième siècle, les élections furent 
plus régulières et plus libres que dans les trois 
précédens; l'ancienne discipline fut mieux ob- 
servée, encore que tout se fît avec la partici- 
pation du Roi. Une ordonnance de Charlemagne, 
de l'an 8o5, avoit pour but d'assurer davantage 
la liberté de l'élection, en écartant toute ac- 
ception de personnes. Il y est dit : « Instruits 
» par les saints canons, et afin que l'Eglise 
» puisse, au nom de. Dieu, jouir plus librement 
» des droits qui lui appartiennent, nous avons 
» approuvé la délibération de l'ordre du clergé, 
y) et voulons en conséquence que les évêques 
» soient nommés par le choix du clergé et du 
» peuple, sans aucune considération pour les per- 
» sonnes ni pour les présens; mais uniquement 
» par des motifs tirés de l'édification de leur 



(0 TW. ibid. 



( 8 9 ) 

>> conduite, et de leurs talens pour le gouverne-' 
» nient de l'Eglise (i) ». 

Tel fut le mode ^'élection jusque vers la fin 
du douzième siècle; car, au commencement du 
treizième, on trouve les chapitres en possession 
d'élire seuls les évèques (2). Dans la Pragmatique 
sanction, attribuée à saint Louis, il est dit, ar- 
ticle II : « Les églises cathédrales et autres au- 
» ront la liberté des élections, qui sortiront leur 
» plein et entier effet (3) ». Ce droit acquis aux 
chapitres par l'usage, fut consacré par la Prag- 
matique de Charles VII, en i/p6, et suivi jus- 
qu'au Concordat de Léon X, en 1 5 16, Concor- 
dat devenu règle juqu'à nos jours. 

Observons ici , et cette remarque est essen- 
tielle, parce qu'elle tient à la constitution même 
de l'Eglise catholique, qu'aux différentes époques 
que nous venons de parcourir, les élections, quoi- 
que faites sans l'autorisation ou confirmation ex- 
presse du Siège apostolique, n'éloient pas pour 
cela soustraites à son droit inviolable de surveiî- 

(1) IX e . Disc, sur lUist. de France, par M, Moreau, 
tom. VII , pag. 242. 

(2) Thom. ibid. chap. xxxm. 

(3) Cette Pragm. est rapportée dans le Dict. thëoh 
de Bergier. 



(90 ) 

Irnce universelle. Aussi son autorité y est-elle 
souvent intervenue , soit pour décider des points 
contestés, soit pour corriger ce qui avoit été dé- 
fectueux , soit pour donner des pasteurs à des 
églises qui étoient veuves depuis trop long-temps. 
« Saint Léon écrit aux évêques de Mauritanie , 
» que la brigue cl les suffrages du peuple, ne de- 
)) voienl paslesdéterminerà/chargerdelaconduite 
» d'une église, un ecclésiastique qu'ils croyoient 
» incapable de la gouverner.... L'Epître 84 de 
» ce même Pape porte, que si les suffrages du 
)) clergé et du peuple se trouvent partagés, il 
» dépendra du métropolitain de choisir celui qui 
» a le plus de mérite. Les papes Sirice et Inno- 
» cent 1 er . donnent au métropolitain la même auto- 
» rité. Il ne doit pas, selon le pape Hilaire, sui- 
» vre les vœux du peuple, mais le gouverner (i)». 
Même, dans des temps plus modernes, il arriva 
souvent que les règles étant manifestement violées, 
les élections n'étoient que le résultat de la cabale, 
de la force ouverte, ou bien étoient suspectes de 
simonie ; de-là des appels fréquens au saint Siège , 
qui vit ainsi son influence s'accroître de plus en 
plus (2). 

(1) Abrégé de ïhom. ibid. chap. xi , pag. 33i. 

(2) Fleurj, Institution au Droit ecclés. ibid. 



• Y/ .... 

( 9* ) 

« Ce n'est pas sans raison , ditThomassin , que 
» nous avons remarqué que l'intervention fréqueu- 
» te des papes dans les élections, soit en raison des 
» divisions et des appels à Rome, ou à cause des 
» dispenses qui étoient nécessaires, accoutumoit 
» les souverains Pontifes à y dominer. . . . Les dis- 
» sentionsopinialres deschapitres, et les élections 
» irrégulières, donnèrent aussi fréquemment aux 
» papes le juste sujet de remplir eux-mêmes nos 
» évêchés vacans (i) ». Cette dernière réflexion 
tombe sur les élections en France depuis l'an 
douze cent jusqu'au Concordat de Léon X. 

Après avoir eu occasion de rappeler les abus 
qui s'éloient glissés dans les élections, le savant 
auteur termine ainsi (2) : « En voilà assez pour 
» persuader que si la Providence a laissé établir 
» une entière police dans son Eglise pour la pro- 
» vision des évêcbés et des autres prélatures, 
» l'histoire seule des anciennes élections est ca- 
» pable de nous en consoler, et de nous faire 
» trouver bon ce que le concile de Trente n'a 
» pas désapprouvé ». 



(1) Thom. liv. II, n°. 11 ; et chapitre xxxiu, n°. 5, 
tom. II , pag- 2. 

(2) Jbid. chap. xxxiv, à la fin. . 



(9^) 

Institution. Dans le langage canonique, les 
mois institution, mission , provision , peuvent être 
regardés comme synonymes. 

] - 'h qp \ & dte sa consécration, l'évêque 
idhcal de Z*er et de délier , de 
retenir} mais ce pouvoir inhé- 
rent a son caractère , il ne peut l'exercer ni lici- 
tement ni validement sans une mission expresse, 
sans une juridiction proprement dite; ces fonc- 
tions supposent des sujets, des justiciables. 

Comme mon Père ma envoyé, dit Jésus-Christ 
aux apôtres, je vous envoie. Il faut donc être en- 
voyé, et envoyé par Jésus-Christ, comme Font 
été les apôtres, pour prêcher, baptiser, sanctifier 
les nations: et comment prêcheront - ils , disoit 
saint Paul , s'ils ne sont envoyés ? On sait avec 
quelle vigueur de logique Nicole a convaincu de 
schisme les réformateurs du 16 e . siècle, par cela 
même qu'ils n'avoient pas eu de mission pour 
réformer l'Eglise. D'où venez-vous, leur disoit-il, 
d'après Tertullien? qui vous a envoyés? prouvez 
votre mission. Ainsi, dans l'ordre civil, on ne 
peut exercer aucune fonction pubKque qu'après 
avoir justifié de ses pouvoirs. Le gouvernement 
de l'Eglise ne seroit que désordre et confusion si 
chaque évêque avoit le droit de commander par~ 



(93 ) 

tout, et s'il pouvoit arbitrairement mettre la faux 
dans la moisson de son voisin. «Aussi l'Eglise, en 
» donnant sa juridiction , en a toujours déterminé 
» l'exercice selon l'étendue et la population des 
» lieux. 11 n'y auroit point de subordination et 
» d'autorité dans un gouvernement , si l'on ne 
» connoissoit pas ceux qui doivent ordonner, et 
» ceux qui doivent obéir. Comment pourroit-on 
)) distinguer les citoyens de chaque empire et les 
» justiciables de chaque tribunal , sans la sépara- 
» tion territoriale des ressorts et des Etats. L'E- 
)) glise a pris soin de désigner à chaque fidèle les 
n juges , les témoins et les évangélistes de sa foi, 
» Elle les distingue par une institution canonique, 
» qui donne à chaque diocèse , à chaque paroisse, 
» son évêque et son pasteur (i) ». 

En vain, on diroitque J. G. donna au collège 
apostolique une mission universelle. Oui, elle J'é- 
toit en ce sens, que la terre entière devoit être 
le théâtre de leur zèle ; mais comme s'ils a voient 
voulu donner la forme que devoit prendre après 
eux l'exercice du ministère pastoral , ils se par- 



(i) Exposition des Principes, par les érêques députes 
à l'assemblée nationale , et qui fut approuvée pur tcu* 
jes autres. 



(94) 

tagent entre eux les diverses contrées du monde. 
Leur chef se fixe à Rome, capitale de l'univers. 
Saint Jacques reste à Jérusalem , saint André 
porte la foi dans l'Achaïe, saint Simon dans l'E- 
gypte, saint Jude dans l'Ethiopie , saint Thomas 
dans l'Iude. « Les évêques qu'établissent après 
» eux les apôtres, sont attachés par eux à des 
» lieux particuliers. Saint Pierre fixe saint Marc 
» à Alexandrie; saint Paul, saint Timothée à 
» Ephèse , et Tite en Crète. Nous voyons dans 
d l'Apocalypse sept évêques placés dans sept 
» villes de l' Asie-Mineure. Depuis ce premier 
» moment de l'Eglise, la division des diocèses 
v a été constamment sa loi ; la tradition sur ce 
» point n'éprouve ni variation , ni interruption. 
» Tous les siècles de l'Eglise déposent contre 
» ce principe, que la mission des évêques est 
» une mission universelle ; tous attestent que ja- 
» mais les évêques n'ont eu une telle mission , et 
» qu'elle a, dans tous les temps, dans tous les 
>> lieux, été attachée et restreinte aux territoires 
» qui lui étoient assignés (i) ». 

11 faut bien remarquer que l'évêque n'est 



(î) Instruct. sur le Schisme , par M. de la Luzerne, 
n\ 144. 



( 95 ) 

pas envoyé pour exercer une magistrature ci- 
vile ; que son autorité essentielle ne se rapporte 
pas à une domination politique , ni aux pro- 
ductions territoriales et industrielles de son dio- 
cèse; quelle ne tombe que sur les ames, dans 
l'ordre de la religion ; son gouvernement est spi- 
rituel : or, qui a le droit de le lui confier , (Yen 
marquer les limites, sinon la puissance spiri- 
tuelle ? 

« L'Eglise n'a point de territoire par elle- 
» même ; ce principe est certain : Jésus-Christ 
» ne lui a point donné de propriété. Mais quoi- 
» qu'elle ne possède point de territoire, elle ne 
» peut exister, et ses ministres ne peuvent exer- 
» cer leurs fonctions que sur un territoire... Il 
» ne s'agit pas ici de la disposition des territoi- 
» res , de la division , de la circonscription phy- 
» sique des terrains. Ce sont là sans doute des 
» opérations purement topograpliiqu.es, et étran- 
» gères à la puissance spirituelle ; mais ce n'est pas 
» là ce que nous réclamons pour l'Eglise. Nous 
» réclamons le droit de distribuer entre ses mi- 
» nistres leurs fonctions spirituelles, d'assigner 
» à chacun d eux le lieu où il les exercera j de 
» fixer la mesure de la mission et de la juri- 
» diction qu'elle leur confie. Il s'agit donc ici , 



(96) 

>) non de circonscrire physiquement un terri- 
)) toirc, mais de circonscrire des travaux spiri- 
» tuels sur ce territoire ; non de savoir à qui sera 
» telle étendue de pays, mais, qui sera chargé 
» d enseigner et de diriger les ames qui sont dans 
» ce pays.... Est-ce à la puissance qui régit l'E- 
» glise, ou à ceile qui gouverne l'Etat, qu'il ap- 
-» partient de déterminer l'étendue de chaque 
)) juridiction dans l'Eglise ? Est-ce la puissance 
)) dépositaire des biens spirituels, ou celle qui 
)) administre les biens temporels, qui a droit de 
» répartir la mission et la juridiction spirituelles 
» et d'en poser les limites? Voilà la véritable 
» question (i) ». 

Il est vi ai, comme Dupin l'établit, que la di- 
vision ecclésiastique fut faite sur la division ci- 
vile qui existoit dans l'Empire romain, du moins 
pour les métropoles. La trouvant commode et 
avantageuse , l'Eglise l'adopta , mais ce fut libre- 
ment ; certes, elle ne prétendoit pas s'assu- 
jettir, dans sa juridiction spirituelle, aux dispo- 
sitions des Césars persécuteurs; et ceux-ci n'a- 
voient pas la prétention d'y concourir avec elle. 
Aussi Dupin reconnoît qu'une nouvelle division 



(i) Instruct. sur le Schisme, n°. i33. 



civile 



(97 ) 

civile, si elle entraînent souvent, n entraînoit pas 
toujours des changemens dans celle de l'Eglise* 
Non rarà (i). 

Même il est ici un fait très -mémorable , qui 
constate bien l'ancienne pratique de l'Eglise. Un 
différend s'étoit élevé entre Phoiius, évêqne de 
Tyr, et Eusthatius, évêque de Bérythe, sur les 
droits de leur siège : le premier s'appuyoit sur 
les canons, le second sur un diplôme impérial. 
L'affaire fut portée devaut le concile général de 
Chalcédoine, en 4^i> et I e concile prononça, 
de l'aveu des commissaires impériaux qui étoient 
présens , en faveur de celui qui avoit pour lui les 
saints canons (2). 

La mobilité des choses humaines amène bien 
souvent de nouvelles démarcations de territoire 
dans les Etats : que de changemens en ce genre 
occasionnés par les traités , les conquêtes , les 
.intérêts politiques ! Or, au milieu de toutes ces 
vicissitudes , l'Eglise aime à conserver ce carac- 
tère de stabilité qui la rend plus vénérable aux 
yeux des peuples» Aussi Alexandre , patriarche 
d'Antioche, ayant consulté, au commencement 

(1) Dupin , de Antiq. eccl. Dissert. I er . §. 7. 

(2) Conc. Chalc. act y m. 



( 98 ) 

du cinquième siècle, le pape Innocent I er . , pour 
savoir si les divisions ecclésiastiques dévoient 
suivre les nouvelles divisions civiles, le saint 
Ponlife lui répondit « que l'Eglise de Dieu ne 
h' devoit pas être exposée à la mobilité des choses 
» mondaines, et subir les ebangemens et les divi- 
» sions que l'Empereur croyoit devoir faire pour 
)) ses intérêts temporels; que les métropolitains 
» dévoient en conséquence être établis, non selon 
» la nouvelle, mais selon l'ancienne distribution 
» des provinces (i) ». 

Lorsque l'Etat est ami et sectateur déclaré de 
la religion, qu'il la couvre de sa protection puis- 
sante , qu'il regarde les intérêts de l'Eglise comme 
les siens propres, et qu'il fait gloire d'en faire res- 
pecter les décisions et la discipline dans l'exer- 
cice de sa juridiction , on sent combien il est na- 
turel que l'Etat et l'Eglise concourent ensemble 
à la circonscripiion des diocèses. « Il n'y a pas* 
» au reste, un exemple de la réunion de plusieurs 
» diocèses , de la séparation de deux diocèses 
» réunis, de la division d'un évêché, de la trans- 
>) lation même d'un siège épiscopal , sans Fin- 



(i)Innoc I. Epist. XVIII, ad Alex. Antioch, 



( 99 ) 

» tervention delà puissance ecclésiastique (i) » 
Cette intervention , depuis plusieurs siècles, ap- 
partient au Pape ; la chose n'est pas contestée. 

Mais si Ton veut remonter au principe de la 
juridiction spirituelle, on voit très -clairement 
que Jésus-Christ a donné à son Eglise tous les 
pouvoirs qui lui étoient nécessaires ; qu'elle seule 
les possède, et qu'elle seule peut les communi- 
quer; en sorte que dans les divers rangs de la hié- 
rarchie tout doit émaner d'elle et se faire en son 
nom. « C'est une maxime constante, que celui 
» qui a été élu ou nommé , non-seulement n'est 
» pas pasteur ou évêque avant sa confirmation, 
» mais qu'il ne peut s'ingérer régulièrement en 
» aucune façon dans l'administration de son égli- 
» se. 11 n'est considéré comme vrai pasteur, et 
» évêque de l'église vacante, qu'après avoir ob- 
» tenu sa confirmation. Cette règle, non-seule- 
» ment existoit autrefois , lorsque la confirma- 
» tion et la consécration étoient à peine séparées ; 
» mais elle existe encore aujourd'hui , si l'on fait 
» attention au droit commun des Décrélales. 
» La formule même de la provision ou de la 



(i) Exposit. des principes , déjà cile'e. 



( ioo ) 

» confirmation pontificale l'exprime manifeste- 
» ment (i) ». 

J'entends ici par l'église, cette église ensei- 
gnante, ce corps des premiers pasteurs, dont le 
Pape est le chef, et à qui Jésus-Christ a confié 
principalement le dépôt de la doctrine et des 
règles des mœurs. « Si quelqu'un dit que ceux 
» qui n'ont point été légitimement ordonnés ni 
» envoyés par la puissance ecclésiastique et cano- 
» nique, mais viennent d'ailleurs, sont les légi- 
» times ministres de la parole et des sacremens , 
» qu'il soit anathême (2) ». C'est ici une autorité 
qui doit fixer toutes les incertitudes, et devant 
laquelle ne balance pas à plier tout vrai catho- 
lique. 

L'Eglise est donc la source de tous les pou- 
voirs spirituels ; voilà le principe fondamental. 
Quant à la manière de les communiquer , la dis- 
cipline n'a pas été uniforme : exposons sur cette 
matière le système gallican. 

L'Eglise n'est pas toujours assemblée pour 
donner un pasteur au troupeau qui en est privé ; 



(1) Van-Espen , Jus eccl. univ. part. I. 1. XXIV, 
chap. v, n°. 7. 

(2) Conc. de Tr. session xxm, can. 7. 



C ioi ) 

elle ne peut pas faire entendre simultanément 
sa voix de toutes les parties de la terre ; il lui 
faut un organe pour l'expression de ses volon- 
tés : cet organe on peut le trouver dans un 
concile provincial, dans un métropolitain, dans 
le souverain Pontife ; et tous ces moyens de trans- 
mettre la juridiction sont légitimes dès qu'ils sont 
autorisés. Le Pape n'est pas le principe unique 
de toute juridiction; non que tout ne doive se 
passer sous la surveillance et dans la subordina- 
tion de la chaire principale ; mais il n'est pas 
nécessaire que tout émane d'elle. Saint Pierre 
étoit le prince du collège apostolique ; et l'on 
ne voit pas que ses collègues aient reçu de lui 
leur mission en aucune manière. Or, n'est-ce 
pas le langage de toute la tradition , que les évè- 
ques sont les successeurs des apôtres? Donc l'in- 
stitution que recevoient les évèques avant l'épo- 
que où elle a été donnée expressément par le 
saint Siège, sans être indépendante de sa pri- 
mauté, ne tiroitpas précisément sa force de son 
approbation. Ainsi raisonnent les canonistes Fran- 
çois. 

Toujours il a été reçu que pour donner l'in- 
stitution canonique, il falloit être supérieur à 
celui qui la reçoit. En général x dans les douze 



( 102 ) 

premiers siècles, l'evêque élu éloit confirmé par 
le métropolitain, et le métropolitain par le con- 
cile provincial. 

(( Le concile de Nicée ordonne que tous les 
» évêques de la province, ou trois au moins, cé- 
» lèbrent l'élection et l'ordination des évêques; 
» mais que la confirmation dépendra du métro- 
» politain.... Il déclare nulle l'élection des évê- 
» ques, si elle n'est autorisée par le consente- 
» ment du métropolitain. Can. iv, vi (i). 

En France, sous l'empire de Charîemagne, la 
confirmation, qui étoit le sceau de V élection, se 
faisoit après un examen rigoureux (2) , et le sujet 
élu, et confirmé par le métropolitain, prenoit le 
titre d'évêque, même avant l'ordination. 

« Le droit moderne des Décrétales laisse aux 
)> métropolitains le pouvoir d'examiner l'élec- 
» tion et la personne élue , et ensuite de la con- 
)) firmer ou de la rejeter (5) ». Tant que la nomi- 
nation se fit par les évêques de la province réu- 
nis , la confirmation du sujet élu se confondoit 
avec son élection et sa consécration. Mais dans 



(1) Thom. tom. II, part. II , liv. II, chap. vu, n°. 2. 

(2) Ibid. chap. xxix, n es . 1 et 6. 

(3) Ibid. chap. xui , n°. 1. 



( io3 ) 

Tc^lise latine, surtout après le dixième siècle, 
« les élections ayant commencé de se faire sans 
» la présence de tous les évêques de \h province, 
» par les suffrages du clergé et du peuple, et 
» enfin du clergé seul , il a été nécessaire qu elles 
» aient été examinées et confirmées par le mé- 
» tropoliiain (i) ». 

En rappelant ce agi s'est passé en général dans 
les douze premiers siècles, pour la confirmation 
des évêques et des métropolitains, on ne doit 
pas oublier ce qui a été déjà observé sur les 
élections, que des circonstances particulières, 
des besoins pressaus, la violation des canons, 
ont pu faire recourir à ce siège, qui n'est élevé 
au-dessus de tous les autres que pour les surveil- 
ler tous; et qui, par suite de sa primauté même , 
intervient dans les cas imprévus et extraordi- 
naires. Les premiers évêques des Gaules y ont 
été envoyés par le saint Siège , du moins en 
grande partie. 11 en fut de même des mission- 
naires que saint Grégoire- le -Grand envoya en 
Angleterre. 

Dans les siècles postérieurs, les désordres qui 
souillèrent plus fréquemment les élections , la 



(*) Thora. ibid. chap. xlii, n°. 8. 



( «°4 ) 

cessation des conciles provinciaux , les refirs in- 
justes des métropolitains, ou même leur désir 
de se soustraire aux sollicitations impérieuses des 
seigneurs puissans, les appels à Rome, les ré- 
servations des papes, qui en étoient la suite 
assez naturelle, tout sembloit préparer le chan- 
gement qui devoit s'opérer par le Concordât de 
Léon X et de François I er . , au commencement 
du seizième siècle. II faut reconnaître ici l'ac- 
tion du temps, qui, malgré les hommes, use et 
détruit tout ce qui est humain ; le sage Thomas- 
sin avoue que ces changemens, qui ont amené 
la discipline nouvelle, ne se sont pas faits par un 
décret de réservation (i), «mais par des voies. 
» lentes et imperceptibles; en sorte qu'on s'est 
» aperçu qu'elles étoient faites sans qu'on eût pris 
» garde, de part ni d'autre, qu'elles se faisoient». 

Nous avons observé que tout vrai catholique 
devoit écouler le dernier concile général comme 
l'organe de J. C. , même dans les choses de la 
foi ; mais puisque des catholiques de nom se 
permettent quelquefois d'en parler avec une im- 
pardonnable légèreté , qu'ils écoutent Bossuet ; 

« Je suppose comme constant que ce con- 



(ï)Thom. ibid. n°. io< 



( io5 ) 

» cile est reçu de toute l'Eglise catholique et 
w romaine , en ce qui regarde la foi ; ce qu'il 
» est nécessaire d'observer, parce qu'il y en a 
» qui se persuadent que la France n'en reçoit 
» pas les décisions à cet égard, sous prétexte 
» que, pour certaines raisons, elle n'en a pas 
» reçu toute la discipline. Mais c'est un fait con- 
» stant , et qu'on peut prouver par une infinité 
» d'actes publics, que toutes les protestations 
» que la France a faites contre ce concile, et 
» durant sa célébration et depuis, ne regardent 
» que les personnes, prérogatives, libertés et 
» coutumes du royaume, sans toucher en au- 
)) cune sorte aux décisions de la foi, auxquelles 
)) les évêques de France ont souscrit sans diffi- 

» cullé dans le concile Il est même très- 

» véritable que la discipline du concile de 
» Trente, autorisée, dans sa plus grande partie, 
)) par l'ordonnance appelée de Blois, parce 
m qu'elle a été faite dans les Etats tenus dans 
» cette ville , s'affermit de plus en plus dans le 
)) royaume ; et qu'à peu d'articles près, elle y est 
)j universellement suivie.... 

» Je demande qu'on me montre un seul au- 
» leur catholique, un seul évëque, un seul-prêtre, 
» un seul homme, quel qu'il goit, qui croie 



( i«6 ) 

» pouvoir dire dans l'Eglise catholique : Je ne 
» reçois pas la foi du concile de Trente. Cela ne 
» se trouvera jamais. On est donc d'accord sur ce 
» point autant en Allemagne et en France, qu'en 
» Italie et à Rome même, et partout ailleurs; ce 
» qui enferme la réception incontestable de ce 
» concile, en ce qui regarde la foi.... 

» Une confession de foi a été extraite des 
» paroles de ce concile ; le Pape l'a proposée ; 
» tous les évëques l'ont souscrite et la souscri- 
» vent journellement ; ils la font souscrire à tout 
» l'ordre sacerdotal; il n'y a là ni surprise ni 
» violence.... Dans cette souscription est com- 
» prise celle du concile de Trente. Le concile 
» de Treme est donc souscrit de tout le corps de 
» Tépiscopat et de toute l'église catholique. Nous 
» faire délibérer après cela si nous recevions le 
y) concile , c'est nous faire délibérer si nous croi- 
» rons l'Eglise infaillible , si nous serons catholi- 
» ques, si nous serons chrétiens (i) ». 



(i) Ecrits divers sur un projet de réunion des Lu- 
thériens à l'église romaine. OEuv. posth. in-4 0 . tom. I, 
pag. 236 , 4 ï 7 , 420 , ou t. XXV, p. 565 ; et t. XXVI, 
pag. 296 et 3oi, édit. de Versailles. 



( ) 



Du Concordat de Léon X. 

Au milieu des démêlés d'Eugène IV et du 
concile de Baie, Charles VII assembla le clergé 
à Bourges, en i438, pour délibérer sur les af- 
faires de la religion. Tout en restant fidèle au 
pape Eugène, l'assemblée adopta les décrets du 
concile , avec quelques modifications conformes 
à nos usages : on les rédigea en vingt-trois ar- 
ticles , dans un acte connu sous le nom de Prag- 
matique-sanction. La plupart sont étrangers à 
l'ordre aGtuel des choses : je n'en rappellerai que 
deux ; l'un qui abolit les annates , l'autre qui ré- 
tablit l'entière liberté des élections pour la no- 
mination aux évêchés. Louis XI, qui ne se pi- 
quoit pas de mareber sur les traces de son père , 
essaya d'abolir la Pragmatique, mais en vain, 
Cbarles VIII et Louis XII firent gloire de la 
maintenir. De-là naquirent des contestations entre 
Rome et la France, qui ne furent terminées que 
par un accord entre Léon X et François 1 er . en 
i5i6, et qui a pris le nom de Concordat. Dans 
les annales de notre église, il est peu d'acte 
aussi mémorable, et qui , après d'aussi violentes 
contradictions, ait obtenu un triomphe aussi 
complet. 



( io8 ) 

Fixons d'abord notre attention sur l'époque 
même de ce Concordat , ainsi que sur l'article 
capital qu'il renferme , et qui nous intéresse le 
plus; et nous tacherons ensuite d'en faire sentir 
les avantages et l'autorité. 

Conservant plusieurs articles de la Pragma- 
tique de Bourges, mais y dérogeant dans uu 
point fondamental, le Concordat place dans les 
mains du Roi la nomination des évêques, et 
dans celles du Pape leur institution. Pour bien 
l'apprécier en ce point, n'allons pas le détacher 
des circonstances qui l'avoient préparé , et qui lui 
donnèrent naissance ; transportons-nous au com- 
mencement du seizième siècle , et nous verrons 
combien il est injuste de ne voir dans ce Con- 
cordat que la plus odieuse , la plus audacieuse 
de toutes les usurpations. Déjà nous avons vu^ 
dans le chapitre précédent, que la discipline de 
l'Eglise sur les élections avoit sensiblement varié 
dans le cours des siècles. D'abord elles se firent 
par les conciles provinciaux , ensuite par le clergé 
et le peuple de la ville, enfin, par les chapitres 
seuls. Depuis le quatorzième siècle ? l'influence 
si puissante de l'autorité royale, l'intervention 
plus fréquente du saint Siège, sans dépouiller 
les chapitres de leur privilège, en gênoient beau- 
coup l'exercice ; et les choses en étoient venues 



( *<>9 ) 

au point qu'il ne falloit plus qu'une occasion fa-^ 
vorable et une volonté ferme pour achever l'ou- 
vrage du temps. 

Le pouvoir du Pape, touchant l'institution ca- 
nonique , s'accrut sans doute par le Concordat; 
« mais cette forme même avoit été suivie dans 
» des temps antérieurs, soit pour maintenir une 
» élection canonique, en cas d'opposition; soit 
m pour annuller une confirmation donnée contre 
» les canons; soit pour prononcer sur l'appel 
» d'un refus injuste : et le concile de Baie , en 
» rétablissant les anciennes coutumes , avoit ex- 
» cepté le cas d'une élection même canonique, 
y) qui pouvoit opérer des troubles dans l'Eglise 
» ou dans l'Etat (i) ». 

Cette disposition du concile de Baie fut 
transportée dans la Pragmatique , laquelle 
autorisa aussi les sollicitations du Roi pour les 
sujets à élire (2), sollicitations qui, au fond, 
n'étoient guère que des commandemens dégui- 
sés. Aussi, Thomassin, si versé dans ces ma- 
tières, n'a pas craint de dire : « Par ce que nous 
» avons été plusieurs fois obligés de remarquer 
» dans la déduction historique des élections, on 



(1) Exposit. des principes, déjà cite'e. 

(2) Tit. 11 , des Elect. 



( "O ) 

>> voit que long-temps avant les concordats, les 
*>) provisions des prélatures se faisoienl presque 
» en la même manière qu'elles se sont faites de- 
» puis les concordats (i) ». Telle étoit donc la 
pente naturelle et la force des choses , que le 
Concordat fut une innovation plus grande en ap- 
parence qu'en realité. 

Pour le rendre odieux, on a dit hardiment, et 
la crédulité le répète encore , qu'il a rétabli les 
annates, abolies par la Pragmatique, et que cette 
redevance pécuniaire, fruit de la concession faite 
par Léon X à François P r . , en a fait un pacte 
simoniaque. 

Je réponds , touchant les annates , que le Con- 
cordat , tel qu'il fut publié et approuvé dans la 
session onzième du concile de Latran , ne dit 
absolument rien des annates; que ce mot ne s'y 
trouve pas, et qu'on ne pourroit les en déduire 
que par une conséquence forcée; qu'à la vérité, 
Léon X en fait mention dans une bulle; mais 
que nos plus savans cauonistes, tels que Rebnffe 
et M. de Marca, reconnoissent que cette pièce 
n'entre point dans le corps du Concordat , et 
qu'elle n'a jamais été d'aucun usage en Fiance; 
qu'il n'y a point de loi qui oblige à payer les an- 



Ci) Thom. tODi. II ? part. II, liv. II, chap. xl, iV\ 6. 



( ) 

nates ; et qu'il n'y faut voir qu'une subvention à 
laquelle on s'est sounjis, afin de contribuer aux dé- 
penses que le saint Siège est obligé de faire pour 
le gouvernement de toute V Eglise. Ne croyons pas, 
au reste, qu'elles fussent, surtout dans le dernier 
siècle , un joug très-onéreux. Depuis qu'on les 
avoit réduites aux seuls bénéfices consistoriaux , 
elles ne se montoient pas à une grande somme 
par année. « Au temps du concile de Constance 
» ( 1 5 e siècle), l'annale de tous les bénéfices mon- 
» toit, dit-on , tous les ans, à 200, 000 liv. C'éloit 
» alors une très-grande somme , à cause de la ra- 
» reté extrême de l'argent ; mais aujourd'hui que 
» le commerce met tant d'espèces dans l'Elat, 
» 200,000 liv. de moins en France ne feroient pas 
» un effet sensible ». Ainsi, les annates étoient un 
secours utile pour la cour romaine, et par-là même, 
n'avoient rien que d'honorable pour la France; 
mais, comme l'on voit, elles n'en faisoient pas sor- 
tir de grandes richesses. C'est une erreur de croire 
qu'avant le Concordat, elles avoient été abolies 
de fait - « la fortune des annales suivit exactement 
» celle de la Fragmauque-sanction. Tandis que 
» cette ordonnance fut observée dans l'église gal- 
« licane, on n'y paya point d'aunatés à lacham- 
» bre apostolique; el lorsqu'on se relâcha sur la 
» Pragmatique, les annales reprirent vigueur », 



( «*) 

Les papes en avoient joui depuis près de deu* 
siècles ; et ce fut « une foibJe compensation des 
» droits qu'ils setoient arrogés, et auxquels ils 
» renonçoient ». Tout ce que nous venons de 
rappeler, au sujet des annates, est tiré du P. Ber- 
thier (i), de M. de Marca (2), et du président 
Hénault (3). 

Quant au reproche de simonie, ce ceux qui 
» font cette inculpation ignorent sûrement ce 
» que répondoit le chancelier de France au par- 
» lement, au moment où le Concordat venoit 
» d'èlre conclu ; c'est qu'il n'y est fait aucune 
» mention des annales qui existoient antérieure- 
» ment. Ainsi, le reproche de simonie est aussi 
» faux que honteux (4) »• M. de Marca avoit 
observé que l'usage de les percevoir comme sub- 
vention, les délivroit de tout soupçon de si^ 
monie (5). 



(1) Berthier, Disc, sur les annates, art. m. Hist. de 
VEgl. gallic. tom. XIIL 

(2) De Marca , de Conc. Sacerd. et Imp. lib. VI, c. x, 

XI, XII. 

(3) Hénault , Rem. sur la troisième race. 

(4) M. de la Luzerne , Instruction sur le schisme , 
n°. 125 , note. 

(5) De Marca, ibid. chap. xn , n°. 6. 

Mais 



C "3 ) 

Mais peut-être est-on ruieux fonde à contes- 
ter les avantages du Concordat. S'il falloit écou- 
ter certaines clameurs, on seroit tenté de croire 
que sous l'empire de cette nouvelle discipline, 
l'église de France a perdu son antique gloire, et 
qu'elle étoit tombée dans la confusion et les 
ténèbres de l'ignorance et de tous les vices. Dé- 
fions-nous ici de ces panégyristes éternels de 
l'antiquité, esprits chagrins et superbes, qui af- 
fectent de vanter l'ancienne église pour se dis- 
penser de se soumettre à l'Eglise actuelle; es- 
prits téméraires, qui oublient que le Dieu de 
sagesse et de vérité lui a promis d'être avec 
elle dans tous les temps; esprits irréfléchis et 
foibles, qui ne savent pas distinguer dans l'an- 
tiquité chrétienne ce qui est invariable , et doit 
être rappelé sans cesse, de ce qui devoit chan- 
ger et pouvoit être remplacé par des choses 
mieux assorties aux temps et aux lieux. S'agit-il 
de la foi, de la morale, de la piété, des vertus 
évangéliques; remontons aux premiers âges du 
christianisme, encore tout pénétrés de l'esprit du 
divin fondateur; c'est-là que sont nos modèles: 
mais s'agit-il de cette discipline variable par la 
force même des choses ; n'écoutons pas un zèle* 
moins éclairé qu'indiscret. Dans ces heureu* 

8 



C "4 ) 

temps où la foi étoit plus vive, les mœurs plus 
pures, le zèle plus désintéressé, où Fépiscopat 
ofïroit plus de périls et moins de ce qui tente la 
cupidité, ou conçoit très-bien comment les élec- 
tions pouvoieut avoir de grands avantages; mais 
aussi , dans des siècles de relâchement , où les 
passions avoient plus d'empire, où les dignités 
ecclésiastiques offroient plus d'appâts àl'ambition, 
on conçoit également comment les élections pou- 
voient avoir de très-graves inconvéniens. Le Con- 
cordat a les siens, dira-t-on : oui, sans doute; 
où sont les choses humaines qui n'en aient pas ? 
mais ne dissimulons pas ceux des élections; leur 
histoire en est la censure; et Thomassin, qui la 
connoissoit dans ses moindres détails, est con- 
venu qu'elle suffisoit pour nous consoler de l'a- 
bolition de cette discipline. 

a Le Pape disoit , dans le préambule du Con- 
» cordât, que cette manière de pourvoir au gou- 
» vernement des églises étoit sujette aux brigues, 
» aux violenees , aux conventions simoniaques , 
» et que tout cela étoit notoire à Rome , en ce 
» qu'on y avoit souvent occasion d'accorder des 
» absolutions et des dispenses à ceux qui étoient 
» entrés dans les prélatures par des voies illicites. 
» Ce reproche de Léon Xn'étoit que trop fondé; 



( '«5 ) 

» on se plaignoit depuis long-temps des prati- 
» ques irrégufiêrès qui se mulliplioient pour par- 
» venir aux digniiés ecclésiastiques. Notre his- 
» toire en fournit une infinité d'exemples (i) ». 

Depuis que le Concordat est en vigueur , la 
France a-t-elle eu un- clergé moins florissant, 
moins éclairé, moins vertueux qu'auparavant? 
Toutes les pages de son histoire ne sont pas éga- 
lement glorieuses pour lui; mais certainement le 
clergé des trois derniers siècles peut soutenir le 
parallèle avec celui des trois siècles précédens. 
En particulier, quel siècle que celui de Louis XIII 
et de Louis XIV, sous le rapport de la religion? 
Que d'évêques , de prêtres, de religieux d'un 
mérite éminenl à cette époque ? En est-il beau- 
coup dans l'histoire de l'Eglise où l'on ait vu 
réunies tant de lumières et de vertus dans l'é- 
piscopat et le sacerdoce ? 

Je trouve enfin qu'en recevant leur mission de 
l'Eglise romaine, cette mère des églises, nos 
évêques n'en sont que plus vénérables aux yeux 
des peuples. Ce signe de communion le plus écla- 
tant, Je plus décisif de tous, sans cesse renou- 
velé, rend toujours présente la prééminence du 



(i) Hist. de l'Eglise gallic.liv. LIj tom. xvii, an i5i6. 



( "6 ) 

Siège apostolique; prééminence qui ne se fait 
presque plus sentir aujourd'hui par d'autres en- 
droits, et dont l'oubli et le mépris précipiieroit 
aisément dans le schisme et l'hérésie. 

Ce que je viens de dire en faveur du Concor- 
dai , je pourrois l'appuyer par de graves autori- 
tés ; celle de M. de Marca , qui a dit : « Je sou- 
ri tiens que le Concordat de Léon X, est plus 
* » avantageux au royaume de France, que la 
» Pragmatique sanction pouvoit l'être (i); celle 
» de d'Héricourt : Quand on compare, a-t-il dit, 
» les évêques des deux siècles derniers, à ceux qui 
» étoient nommés par les chapitres seuls , depuis 
» le 1 5 e . siècle, on reconnoît que les évêques qui 
» sont nommés par les rois , n'ont pas moins de 
» zèle et de science que ceux qui étoient élus 
» par les chapitres (2) ». Je puis citer encore le 
président Hénault , dans ses Remarques : « Je 
» crois, dit ce judicieux écrivain, qu'il seroit 
» aisé de prouver que la Pragmatique étoit rem- 
» plie d'inconvéniens, et que le Concordat est la 
» forme la plus propre a maintenir la tranquil- 
» lité dans un Etat. . . Que les grands bénéfices 



(1) De Concord. sacerd. et Imp. lib.VI, cap. îx. 

(2) Lois eccl. lettre F, chap. iv, préambule. 



/ 



( "7 ) 

» donnant autorité aux évêques dans les villes 
» de leur diocèse, il est extrêmement impor- 
» tant, pour la sûreté du royaume, que les rois 
» choisissent ceux dont la fidélité leur est con- 
» nue,, et dont les talens s'éiendent non-seule- 
» ment aux choses de la religion, mais encore 
» au maintien de la paix et de Tordre public... 
» Que ce droit, dans le Roi, affermit son pou- 
» voir, et met l'Etat à l'abri des troubles et des 
» factions que les élections ont tant de fois exci- 
» tées, et qu'elles exciteroient bien davantage 
» dans des temps où Ja religion se trouveroit di- 
» visée par des opiuions différentes ». 

Je viens à l'autorité du Concordat. Quand il 
fut connu en France, il excita les plus vives ré- 
clamations de la part du Clergé, des Parlemens 
et des Universités. Divers motifs remuoient les 
esprits : dans les uns c étoit l'intérêt , dans les 
autres un zèle bien ou mal entendu pour la Prag- 
matique ; dans tous un attachement qui pouvoit 
bien paroître louable et légitime à ce qui se pra- 
tiquoit auparavant. Le Parlement et l'Univer- 
sité de Paris interjetèrent appel au futur concile : 
ce n'est qu'après une longue résistance que ce 
Parlement enregistra le Concordat au mois de 
mars i5i8; encore même ordonna- 1 -il qu'il 



( "8 ) 

seroit mis sur le repli du Concordat, qu'il avoit 
été lu et publié du très-exprès commandement 
du Roi, et déclara-t-il aussi que dans les juge- 
mens on continueroit à suivre la Pragmatique. 
En effet, la chose se pratiqua ainsi, surtout pen- 
dant la captivité de François I er . » Mais quand le 
x> Roi en fut sorti , il donna une déclaration, le 6 
x> septembre i$2j, par laquelle il attribua au 
» grand conseil la connoissance de tous les procès 
» qui concernoient les archevêchés , les évêchés 
» et les autres bénéfices électifs dont la nomina- 
w tion avoit été accordée au Roi par le Pape 
» Léon X. Depuis ce temps, le Concordat fut 
» toujours exécuté en France, le Parlement 
» l'ayant suivi lui-même par rapport aux disposi- 
» lions qu'il contient en faveur des gradués, 
» même sur les points où il est différent de la 
» Pragmatique (i) ». 

Des réclamations se firent entendre encore de 
temps en temps, et notamment aux Etats d'Or- 
léans, en i56o ; mais ce fut en vain. Le Concor- 
dat s'affermit de plus en plus, et finit par être 
une des règles fondamentales de notre droit pu- 
blic ecclésiastique. « Le Concordat, long-temps 
» combattu, dit d'Aguesseau , a enfin passé en 



(0 D'Héricourt , lettre E, pag. 180. 



( "9 ) 

)> usage ,et a été employé en différentes occa- 
» sions comme un titre entre la France et la cour 
» de Rome (i) ». 

Tout ce qu'il y a eu d'évéques nommés par 
nos rois depuis trois cents ans , n'ont jamais été 
sacrés qu'après avoir reçu leurs Bulles du saint 
Siège ; l'histoire n'offre pas un seul exemple du 
contraire. On avoit cru en trouver un dans le 
temps de la Ligue , et certes on nepourroit guère 
se prévaloir d'un exemple pris dans des temps de 
confusion et de discordes; mais on s'est trompé» 
Voici les faits : Nicolas de Briroi fut nommé à 
l'évéché de Coutances en i588; il paroît qu'in- 
vesti des pouvoirs du chapitre en i 58q y il prit 
part à l'administration du diocèse ; mais Lien cer- 
tainement à cette époque , il n'avoit pas reçu la 
consécration épiscopale : il ne la reçut qu'en 
1^97, après que ses Bulles furent arrivées de 
Rome. Il fut sacré, le 7 décembre, dans l'église 
de Saint-Germain-des-Prés , à Paris. JYicolam 
jam pridem nominatus , Bullis donatur 17 cal.oct* 
i5g/ j consecraturque dominicâ 7 dec. (2). 



(1) D'Aguesseau, V e . Instr. à son fils, tom. I er . in-4** 
page 425. 

(2) Gallia Ch.ristia.na, vol. XI, pag. 903 et 904* 



C 120 ) 

Le Concordat de Léon X et de François I er . 
est donc une règle do discipline émanée du 
chef de l'Eglise, et qui , malgré les oppositions 
passagères, a pour elle, l'exécution la plus con-^ 
stanle, la plus certaine, la plus littérale, depuis 
trois siècles, sur le point capital qui nous oc- 
cupe , la nomination et l'institution des évèques. 
Quelle possession î Je conçois très-bien qu'il ait 
essuyé des contradictions; « mais, disoit d'Hé- 
» ricourt , ce seroit à présent une témérité de 
>j vouloir attaquer un point de discipline établi 
» depuis deux cents ans (1) ». 

Devant cette possession, que devient l'appel 
interjeté dans l'origine? L'Eglise de France n'est- 
eîle donc, depuis trois siècles, que sous un ré- 
gime précaire de discipline? Certes, un provi- 
soire de trois cents ans ressemble fort à un défi- 
nitif? Sans discuter la valeur intrinsèque de 
l'appel, qui ne voit pas qu'il a été couvert par 
la pratique des parties intéressées, de ceux-là 
même qui avoient cru devoir le faire? 

Je citerai, à ce sujet, les sévères réflexions 
que je trouve dans une lettre attribuée géné- 



(1) D'Héricourt , Lois eccl. lett. F, chap. iv, préam- 
bule. Cet ouvrage parut en 1729. 

t 



( 121 ) 

raieraient à un illustre membre de l'Acadé- 
mie des Inscriptions et Belles-Lettres, profon- 
dément versé dans l'histoire de notre législa- 
tion. « Nos théologiens, dites-vous, nos juriscon- 
sultes les plus habiles y ne cessent pas d'écrire 
avec autant de raison que de talens contre les 
deux Concordats, (celui de Léon X et celui 
de 1817). Quels plaisans canonistcs ou juriscon- 
sultes que la plupart de ceux que vous citez î 
Pans un pays où les sciences morales sont éteintes 
ou dénaturées ; dans un pays où I on n'a plus de 
règles certaines d'après lesquelles on puisse juger 
de la probité des hommes, où le système gé- 
< néral de la jurisprudence est détruit par des 
codes, qui ne présentent pas une seule fois le 
nom de Dieu, et dont le temps découvre chaque 
jour l'insuffisance ou les erreurs ; dans un pays 
où l'on est réduit à disputer sans pouvoir s'enten- 
dre, sur les théories de la souveraineté du peu- 
ple, sur les droits de l'homme, du gouverne- 
ment représentatif, et sur tant d'autres fictions 
auxquelles vingt- cinq ans de disputes n'ont pu 
donner aucune réalité , il est curieux de voir des 
hommes infatués de ces chimères, et n'ayant pas 
autre chose dans l'esprit, vouloir s'ériger en juges 
de Ja plus noble et la plus sublime des légisîa- 



( 122 ) 

lions. Les maximes de la révolution ont fausse* 
les esprits et perverti les cœurs. Un François 
qui, après avoir habité long-temps les Etats- 
Unis, a vu récemment la France et l'Angleterre, 
et nous a donné de son voyage une relation que 
l'estime publique a accueillie, a trouvé que l'art 
de raisonner étoit tout-à-fait perdu en France, et 
que lorsqu'on entreprenoit d'y tirer une consé- 
quence , on pouvoit être sûr qu'on alloit dire une 
sottise (i). Cet honnête homme avoit prévu ce 
qu'on écriroit sur le Concordat. Quelles armes en 
effet ont e mployées pour le combattre ces cano- 
nistes et ces jurisconsultes , dont vous préconisez 
les écrits ! Ils ont compilé dans 1 nos historiens 
les plus vulgaires , ce qu'ils racontent de l'op- 
position que le Parlement mit à la publication du 
Concordat de François 1 er . ; ils ont répété toutes 
les imputations qu'on fît dans le temps au car- 
dinal Duprat, qu'on suppose en avoir été le 
principal négociateur. On a conclu que le Con- 
cordat étoit un acte détestable, parce qu'il étoit 
l'ouvrage d'un homme à qui Fon avoit fait de 
graves reproches. Ne voilà-t-il pas une puissante 
manière de raisonner? L'opposition du Parle- 



(i) Voyage de M. Sismonde eu Angleterre > «te. 



( ) 

ment venoit moins du Concordat que de l'aboli- 
tion de la Pragmatique , à laquelle on avoit eu 
l'obligation de supprimer des désordres dont le 
souvenir étoit alors récent, mais dont l'ignorance 
et la mauvaise foi poudroient seules faire redou- 
ter aujourd'hui le retour. Quand les premières 
préventions furent effacées , le Parlement cessa 
de résister : le Concordat fut reconnu comme loi 
de l'f tat. Nos écrivains les plus estimés n'ont pas 
hésité à en reconnoître les avantages (i). Bien 
loin d'avoir ramené les anciens abus, c'est de- 
puis sa publication qu'ils ont été le plus vivement 
combattus et repoussés. 

« Je ne prétends pas me rendre ici l'apologiste 
du cardinal Duprat. Peu m'importe comment 
on le juge. Je vois cependant que Duprat tint les 
rênes de l'administration pendant plus de vingt 
ans, et au milieu des crises les plus violentes. 11 
sauva le vaisseaude l'Etat du naufrage dont il étoit 
menacé, et il prépara le calme et le bonheur dont 
la Fi auce jouit dans les dernières années du règue 
de François I er Mais eût-il mérité tous les re- 
proches qu'on lui a faits , devroit-on se permettre 
d'en argumenter contre le Concordat? Juge-t-on 



(0 Hénault, Remarques sur la III e . race, 



( «4 ) 

des actes de la politique par la moralité de ceux 
fui y ont concouru (i) »? 

Approfondissoi,: davantage les choses, pour 
mieux faire sentir toute J autorité de cette cé- 
lèbre convention. Je reconnoîtrai , tant qu'on 
voudra , que les élections et la confirmation par 
le métropolitain ou Je concile provincial ont été 
consacrées par des conciles particuliers, et même, 
par le concile œcuménique de Nicée ; mais c est 
en vain qu'on oppose ces canons, si le Concordat 
a tous les caractères exigés pour en détruire la 
force, et s'il a lui-même celle d'une loi véri- 
table. Or, il en est ainsi. J'établirai à ce sujet 
deux choses; la première, qu'il faut voir ici autre 
chose qu'une simple coutume; la seconde, que 
n'y eût-il autre chose qu'une coutume, elle auroit 
abrogé le droit ancien et établi un droit nouveau. 

Ét d'abord, la discipline moderne n'est pas 
simplement une coutume ; elle a son principe 
dans un acte écrit, bien positif, bien authen- 
tique, sur la promotion des évêques. Le Concor- 
dat est comme un décret de discipline émané du 
saint Siège apostolique; et sans prétendre qu'il iùt 
obligatoire pour la France sans le consentement 



(i) Letttre à M. le comte L 



, pair de France, 



( »s5 ) 

de l'église gallicane, il fautioutefois convenir quil 
est respectable par la dignité même de son auteur. 

Ce Concordat est publié et approuvé au cin- 
quième concile de Latran, en iSij. Il ne sert 
de rien de dire que le pape Jules il l avoit con- 
voqué en haine contre la France : car que ce re- 
proche soit fondé ou non, le concile continua 
sous Léon X; et sans prétendre quil doive être 
révéré comme œcuménique, il a obtenu, dans 
l'Eglise , une grande autorité. 

Ce Concordat étoit en vigueur au temps du 
concile de Trente , ainsi que eeJui que le pape 
Nicolas V avoit fait avec Frédéric III, pour les 
églises d'Allemagne. Or, on sait que cette sainte 
assemblée s'occupa non-seulement de la doctrine, 
mais de la réforme même de la discipline; et 
toutefois on ne trouve pas une seule parole d im- 
probation contre la discipline nouvelle, dans ses 
décrets de réformalion. Je ne dis pas assez : 
« C'est confirmer un point de discipline aussi 
« important, et aussi manifestement autorisé que 
» celui-là, que de ne le point révoquer. Le 
» silence du concile est donc une confîrma- 
» lion. Mais il y a plus, le concile suppose cer- 
» tainement les nominations royales aux évéchés, 
» quand il veut que les informations de la vie de 



( "6 ) 

» ceux qui en sont pourvus, soient envoyées à 
» Rome par les légats ou nonces du Pape, qui 
» sont dans les provinces , ou par l'ordinaire, ou 
» par les ordinaires voisins. Il frappe d anathérne 
» ceux qui disent que les évêques créés par le 
» Pape , ne sont pas vraiment évêques. Enfin les 
» évêques de ce concile, qui avoienl eux mêmes 
» été, la plupart, nommés par des rois, à l'ex- 
» ception des Italiens , parlent évidemment de 
» la création des évêques, telle qu'elle est pré- 
» sentement en usage, quand ils conjurent avec 
» tant de zèle tous ceux qui ont obtenu du saint 
» Siège le pouvoir de donner des évêques à 
» l'Eglise , de lui en procurer qui soient dignes 
» d'une si sainte et si importante charge (i) ». 

Ce Concordat fut publié dans l'église qu'il in- 
téressoit particulièrement ; et il a fini par y être 
la règle des jugemens des tribunaux ecclésiasti- 
ques et civils. 

Ce Concordat enfin a été connu de toutes les 
églises. Où sont de leur part des réclamations 
persévérantes? Et comment u'auroient-elles vu 
qu'une innovation funeste dans l'institution ca- 



(i) Thom. ibid. chap. xl, n°, 8j Conc. de Trente , 
sess. 32, 23 , 24 > en i5Ô2. 



( 1*7 ) 

conique donnée par le Pape, elles dont les évêques 
la recevoient de la même source ? Dans 1 uni- 
vers catholique à peine en est-il quelques-uns 
(s'il en est) qui ne reçoivent leur mission de 'ce 
Siège , qui est le centre de la communion de tous. 

Voici donc un acte solennel du chef de la ca- 
tholicité, approuvé' expressément par le concile 
de Latran, et tacitement par celui de Trente, 
mis en pratique dans l'église gallicane , connu 
et non improuvé de l'Eglise universelle. Certes, 
dans cet ensemble de choses il y a plus qu'une 
simple coutume. 

Je vais plus loin : je consens à ne voir, dans la 
discipline actuelle sur la promotion des évêques , 
qu'une coutume ; je n'ai besoin que de ces maxi- 
mes qui entrent dans le droit public de tous les 
peuples policés anciens et modernes, pour faire 
voir que cette coutume a toute la force d'une 
loi. 

C'est un principe consigné dans les Institutes, 
que les peuples se régissent par un droit écrit 
ou par un droit non écrit ) que s'il est des cou- 
tumes abusives et sans force , il en est qui ont 
toute l'autorité de lois (i) ; que si le droit naturel 



(i) Sine scrîplo jus vçnit quod usus approbavitj nam 



( »8 ) 

et divin est immuable, il est un droit positif que 
les hommes ont établi, et qui peut changer par 
îe consentement tacite du peuple qui le suivoitj 
comme par une loi contraire (i). Et quel est le 
canoniste, le jurisconsulte qui n'enseigne que les 
lois peuvent, par la seule inobservation, tom- 
ber en désuétude et cesser d'être obligatoires. 

Sans doute , quand une coutume est réprou- 
vée par la religion et les bonnes mœurs, elle est 
criminelle; le nombre des prévaricateurs ne la 
justifie pas, et c'est le cas de dire, avec saint 
Augustin dans ses Confessions : O torrent de la 
coutume, jusqu'à quand continueras-tu de rouler 
dans l'abîme les malheureux enfahs d'Adam ? 
Sans doute encore, même dans les choses moins 
graves, et qui ne sont réglées que par des lois 
positives, il est des usages qui ne sont que des 
abus : ainsi une coutume locale , abusive , passa- 
gère , que peut-elle contre la règle connue? 
Eût-elle encore plus d'éclat et d'étendue, elle 



diuturni mores consensu utentium comprobati legem 
imilantur. Inst. lib. I. tit. II, §. g. 

( i ) Ea verb ( jura ) quœ ipsa sibi quœ que civilas cons- 
tituit , sœpe mutari soient, vel tacilo consensu populi , 
vel aliâ postea lege latâ. Inst. ibid. §. u. 

ne 



( I2 9 ) 

ne peut rien contre la volonté" du législateur $ 
qui réclame et la proscrit ; ni contre une loi qui 
est sans cesse rappelée , inculquée par ceux qui 
sont préposés à son observation : telle est la vio* 
lation du saint jour du repos par des travaux qui 
n'ont pas leur excuse dans la nécessité. 

Mais aussi 5 lorsqu'une coutume se présente 
à nous revêtue d'un grand caractère de stabi- 
lité, d'universalité, d'utilité, du consentement 
exprès ou tacite de ceux qui ont autorité pour 
s'y opposer, alors il est reçu chez tous les peu- 
ples de lui accorder tout l'empire d'une loi* 
Or, à ces traits, peut-on ne pas reconnoître la 
discipline dont il s'agit? Stable, elle s'exécute 
depuis trois siècles; universelle, elle s'étend à 
tous les sièges de notre France; utile, nous 
avons vu que si elle pou voit avoir quelques in- 4 
convéniens, elle avoit aussi de grands avantages; 
et quel catholique, s'il est digne de ce nom, 
osera condamner ce qui se pratique par l'Eglise 
entière? Enfin, n est-elle pas. munie du consente- 
ment au moins tacite de l'épiscopat françois et 
de nos rois , les seuls qui aient eu qualité pour 
s'élever contre elle. 

S'il faut appuyer encore les principes que je 
viens de rappeler d'une grave autorité, je dirai 

9 



( iSo ) 

avec Bossuet : « Il est certain que les coutumes 
» et les pratiques reçues par l'usage de l'Eglise 
» universelle out force de canons; puisqu'en re- 
» montant à l'ongiue , nous découvrons que la 
» plupart des canons sout fondés sur des cou- 
» lûmes reçues et confirmées par l'usage... Saint 
» Basile , ce défenseur si zélé des saints canons..., 
» déclare, dans sa lettre à Diodore, que la cou- 
» tume des églises dépendantes de celles de 
» Césarée a force de loi.... Saint Augustin croit 
» qu'0/2 ne peut sans extravagance mépriser ce 
» qui a été confirmé par la coutume de l'Eglise 
» universelle : c'est ainsi qu'il s'exprime dans 
» ses lettres à Janvier, et dans beaucoup d'autres 
» endroits ; aussi, est-il fort ordinaire , dans les 
» conciles et dans les Décrétales, de faire regar- 
» der ce qui est établi par la coutume, comme 
» étant d'un poids égal à ce qui est établi par 
» le droit ( i ) ». 

Fleury n'est pas moins décisif, quand il dit : 
« Les constitutions des papes sont aussi des 
» lois qui obligent toute l'Eglise, quand elles 
» sont acceptées par les évêques, et publiées 
» dans leurs diocèses , ou reçues par un usage 



(i) Boss. Défeuse de la D&Jar. liv. XI, chap. xj. 



( '3' ) 

» constant j et généralement on n'est point obligé 
» d'observer les lois écrites cjni demeurent notoi- 
» rement sans exécution. Au contraire, c'est une 
» grande autorité que celle de la coutume, quand 
» elle est louable, et établie par une longue prati- 
» que , du consentement des pasteurs de l'Eglise, 
» ou au moins de leur connoissance publique. 
» Une telle coutume a la force de dispenser des 
m canons , puisque nous en voyons pl «sieurs que 
)) les plus iiens de bien n'observent point, et qui 
)) nont jamais été révoqués d'autre manière; 
» comme la défense de baptiser, sinon à Pâque 
» et à la Pentecôte, hors les cas de nécessité; la 
» défense de prier à genoux le dimanche, et plu- 
» sieurs autres. La coutume a eu même la force 
» d'abolir une loi marquée expressément dans le 
» nouveau Testament, et confirmée par plusieurs 
» constitutions ecclésiastiques, qui est la défense 
» de manger du sang et des animaux suffoqués... 
» Pour conuoître les lois et les coutumes en vi- 
le gueur , il faut voir celles qui sont le plus cou- 
v stamment suivies dans les jugemens ( i) ». 

L'application est sensible ; la loi portée à 
Nicée, il y a quinze siècles, touchant le droit de 



(i) Inst. au Droit eccl. I re . partie,, çhap. n. 



( ^ ) 

confirmation accordé aux métropolitains, est-elle 
suivie dans les jugemens? Non, depuis îrois 
cents ans. La coutume de faire instituer les évê- 
ques par le Pape> est-elle suivie dans les juge- 
mens ? Oui, depuis trois cents ans : donc le ca- 
non de jNicée n'est plus en vigueur. D'après ce 
que nous avons établi, et d'après la décision de 
Fleury, cette conséquence est inévitable. 

Lorsque l'avocat général Le .Lièvre , suppo- 
sant en 1 5 1 7 à l'enregistrement du Concordat, 
le présenta comme un contrat par lequel Léon X 
et François I er . se donnoient réciproquement ce 
qui ne leur apparlenoit pas , ce fut de sa part une 
saillie plus piquante que juste: le mot étoit trop 
malin pour ne pas faire fortune ; il réussit : mais 
il ne prouve rien anjourd hui. Le Concordat 
eût-il été dans l'origine aussi irrégulier, aussi 
vicieux qu'on voudroit le supposer, tout cela se- 
roit couvert à nos yeux par la coutume et la pos- 
session. Nous l avons déjà établi ; mais voyons 
les eboses comme elles sont. Les papes étoient 
en possession d'instituer les évêques dans bien 
des cas, et nos Rois étoient en possession d'in- 
fluer puissamment sur leur nomination. Les cho- 
ses en étoient là lorsque Léon X, en qualité de 
chef de l'Eglise, crut devoir rendre plus ferme, 



( *33 ) 

plus universel, plus exclusif dans ses mains un 
pouvoir que le saint Siège exei eoit déjà bi«tî sou- 
vent; ici il s'arrogea bien quelque chose , fixais 
il ne reçut rien. Il étoit trop éclairé et trop 
bien averti par les temps précëdens pour ne pas 
s'attendre à une vive résistance; mais déjà fort 
de l'approbation expresse d'un concile, il crut 
que la France elle-même adopleroit, tôt ou tard, 
le nouveau règlement, et il ne se trompoit pas. 
Quant au droit de nomination, il l'affermit et le 
compléta dans les mains de François I er . , comp- 
tant sur le même succès : La nomination du Roi , 
dit Fleury, n'a d'autre fondement légitime que la 
concession du Pape, autorisée du consentement 
tacite de toute V Eglise (i). 

11 arrive encore aujourd'hui qu'on essaie d'op- 
poser au Concordat de Léon X ce qu'on appelle 
le Droit commun; mais ceux qui tiennent ce lan- 
gage peuvent -ils bien se flatter de s'entendre 
eux-mêmes ? Peuvent-ils appeler Droit commun , 
un canon dont l'exécution n'a pas eu une seule 
application depuis trois siècles? Et comment au 
contraire ne pas appeler commun ce qui, depuis 
trois siècles, s'est pratiqué tous les jours, en tous 



(i)Disc. sur les lib. n°. 23. 



C « 54 ) 

lieux, dans le monde entier? or, tel est le mode 
de promolion pour lépiscopat. 

Je ne terminerai pas cette matière sans insis- 
ter sur une observation qui peut avoir son utilité ; 
c'est rjue dans les choses variables de l'ordre 
ecclésiastique et civil, il est des coutumes res- 
pectées qui peuvent avoir commencé par un 
abus, par une violation de la règle, à laquelle 
on avoii le droit de s'opposer ; mais une fois 
qu'elles ont prévalu, et qu'elles» ont les carac- 
tères que j'ai indiqués, on ne doit pas être reçu 
à leur reprocher leur origine « Mont aiguë a rai- 
» son, dit Pascal; la coutume doit être suivie 
» dès-là qu'elle est coutume, et qu'on la trouve 
» établie, sans examiner si elle est raisonnable 
)> ou non : cela s'entend toujours de ce qui n'est 
» point contraire au droit naturel ou divin .... 
» Il seroit bon qu'on obéît aux lois et coutumes, 
>j parce qu' îles sont lois ; et que le peuple coin-* 
a prît que c'est -là ce qui les rend justes. Par 
» ce moyen on ne les quitteront jamais ; au lieu 
» que quand on fait dépendre leur justice d'au- 
» tre ebose , il est aisé de la rendre douteuse ; 
» et voilà ce qui fait que les peupTes sont sujets 
» à se révolter (i) ». 



(i) Pascal , Pensées morales, chap. xxix , n°. 5i. 



( »55 ) 

Dans la société chrétienne , comme dans la 
société politique , il s'est rencontré trop souvent 
des esprits doués de plus de subtilité que de 
force, qui, donnant tout à leur raison et rien à 
l'autorité, n'ont fouillé dans les lois et dans les 
coutumes que pour avoir le moyen de les com- 
battre par leur origine , leurs motifs ou leurs 
défauts; et qui vains de leurs découvertes, no- 
vateurs par inquiétude et par orgueil, ont porté 
le trouble dans l'Eglise comme dans l'Etat. 
C'est encore Pascal qui a dit (i) : « L'art de 
» bouleverser les Etats est d'ébranler les cou- 
» tûmes établies, en sondant jusque dans leur 
» source, pour y faire remarquer le défaut d'au- 
» lorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir 
» aux lois fondamentales et primitives de l'Etat, 
» qu'une coutume injuste a abolies. C'est un jeu 
» sûr pour tout perdre. Rien ne sera juste à cette 
» balance ». Maxime profonde, que nous avons 
eu le malheur de méconnoîlre, et de fouler aux 
pieds il y a trente ans. 

Du Concordat de 1801. 

La Constitution civile du clergé, décrétée en 
1790, avoit fait naître un schisme qui dev'oit 

(1) Chap. xxv, n°. 6. Foibles* de l'homme. 



( i36 ) 

avoir les suites les plus déplorables. L'épiscopat 
françois, dépositaire des anciennes traditions, se 
refusa aux innovations funestes , et n'oublia rien 
pour arrêter l'égarement des esprits. La persécut- 
ion et l'exil furent, pour nos premiers pasteurs, 
Je prix de leur courage et de leur fidélité ; mais 
la violence qui les éloigna de leurs troupeaux ne 
les priva pas de leur respect et de leur affection. 
La très-grande majorité des prêtres et du peuple 
leur restèrent attachés dans le malheur ; les ca~ 
chots et les supplices, en faisant revivre les per- 
sécutions de l'Eglise naissante, firent éclater aussi 
la foi et les vertus de ces premiers âges. Quand 
le sang du prêtre et du fidèle cessa de couler 
sous le fer des bourreaux, on les environna dune 
inquiète et sombre surveillance, on les abreuva 
de dégoûts et d'amertume, on chercha à désoler 
leur patience. La Religion étoit donc toujours 
gémissante et captive , lorsque Buonaparte , sur 
la fin de 1799, arrive au consulat. Bientôt il se 
voit investi d'un pouvoir immense par l'ascen- 
dant que lui donne au dehors comme au dedans 
îa journée de Marengo. Quoique enivré de sa 
grandeur, il n'est pas toutefois assez insensé 
pour vouloir régner sur un peuple sans reli- 
gion; il conçoit le projet d'en relever les autels 



I 

( #7 ) 

abattus, et racme d'accroître son empire en fai- 
sant cesser les divisions qui Je déclarent. Dans 
cette pensée, il tourne ses regards vers ce 
Siège qui, par sa prééminence, commande le 
respect à tous, même à ses ennemis; des né- 
gociations sont entamées avec Pie VU, sur les 
moyens de tout pacifier : il ne s'agit de rien 
moins pour le Pape, que de demander leur dé- 
mission aux évêques dispersés dans les diverses 
conlrées de l'Europe; de procéder, de concert 
avec le consul, à une nouvelle démarcation de 
diocèses; et de créer, en quelque sorte, une 
nouvelle église de France sur les débris de l'an- 
cienne. Dans une affaire aussi délicate, le sou- 
verain Pontife se trouve combattu par des con- 
sidérations opposées : d uo coté, il est retenu 
par le respect qui est dû à la foi , au courage , 
au malheur; par le danger de s'écarter des règles 
universellement reçues dans l'Eglise , et de trou- 
ver une résistance qui, aux yeux de plusieurs, 
pourroit passer pour glorieuse et légitime : d'un 
autre coté , il est excité par le désir d'éteindre 
un schisme ; par la crainte de manquer, peut-être 
sans retour, l'occasion de restaurer une grande 
église, et de voir, comme au temps d'Henri V1IL 
se réaliser des menaces effravantes. 



( «38 ) 

Enfin, le Pape cède; un traité est signé le 
i5 juillet 1801, à Paris, et ratifié à Rome le 
i5 août de la même année. En même temps, le 
saint Père adresse aux évêques un bref dans le- 
quel il les supplie, les presse, les conjure de 
faire dans ses mains l'abandon de leurs sièges 
et des intérêts de leurs églises ; et les avertit que, 
s'ils ne se rendent pas à ses prières, il sera forcé 
de n'avoir pas égard à leur refus , et de céder à 
la nécessité des temps. Sur quatre-vingts évêques 
encore vivans, quarante-quatre accèdent à la de- 
mande du Pape, et trente-six croient devoir ne 
pas s'y prêter. 

Cependant, îe nouveau Concordat est rendu 
public le 5 avril 1802 ; des évêques sont nom- 
més, qui reçoivent leur mission du Siège apos- 
tolique , et qui gouvernent les nouveaux diocèses 
de l'église de France,* tandis que, de leur côté, 
les anciens possesseurs qui n'ont pas douné leur 
démission, font entendre de fortes, mais respec- 
tueuses réclamations : de-là , des contestations 
qui dévoient se prolonger pendant plusieurs an- 
nées. 

Je me figure qu'un théologien françois qui 
essayeroit de justifier le Concordat de 1801 , 



( ' 59 ) 

l 'envisageroit dans ses motifs, dans son exécu- 
tion, dans ses suites , et qu'il diroit : 

Si je considère le Concordat de 1801 dans 
ses motifs , j'observe -qu'il est des circonstances où 
il faut prendre conseil de la nécessité, et que , dans 
les grandes affaires , on ne néglige jamais impu- 
nément les temps opportuns et les occasions favo- 
rables (1); que lorsque la foi et la règle des 
mœurs sont en sûreté, la condescendance peut 
être portée plus ou moins loin, selon les besoins 
de l'Eglise ; que la discipline n'est faite que pour 
le bien de la religion, et que la première des 
règles canoniques , c'est de s'en écarter quand 
le bien delà religion le commande; que l'épis- 
copat est sans doute d'institution divine, comme 
le simple sacerdoce l'est aussi, mais qu'il n'est 
pas de droit divin qu'il y ait un évèque à Paris 
ou à Marseille; et que la manière extérieure de 
recevoir, -de limiter, de perdre la juridiction, 
n'est pas déterminée" par une loi divine: que 
la règle qui veut qu'un siège ne soit vacant que 
par la mort, la démission ou la destitution ca- 
nonique du titulaire , que cette règle , quelque 



(1) Lettre de l'assemblée de 1682 aux évéques de 
France , rédigée par Bosquet. , 



( i4o-) 

ancienne et respectable qu'on la suppose, n'est 
pas divine, mais purement ecclésiastique , et 
qu'ainsi , par sa nature même , elle est sujette à 
des exceptions comme toutes les lois humaines ; 
que tous les gouvernemens ont connu les coups 
d'Etat y les mesures extraordinaires , qui avoient 
leur raison dans le salut public, devenu la su- 
prême loi ; que l'ancienne Rome avoit eu ses 
dictateurs ; que les peuples modernes ont des 
restrictions, des exceptions aux lois, d'ailleurs 
les plus précieuses pour leurs libertés, et qu'il 
seroit bien étrange que la société chrétienne n'eût 
pas aussi son moyen de conservation dans les 
périls extrêmes; que Pie VII ne pouvant ni re- 
courir à un concile général, ni délibérer avec le 
clergé François , pigea, et se trouva compétent 
pour juger que le moment é toit venu de déployer 
toute la plénitude de la puissance apostolique, 
de s'investir, pour un temps , d'uné sorte de dic- 
tature spirituelle à l'égard de la France, et de 
s'élever, pour la sauver, au-dessus de toutes les 
règles de discipline ; qu'au reste , dans le cours 
de la révolution, il n'est pas un seul prêtre fidèle 
qui ne se soit vu forcé de se mettre au-dessus 
des canons, et qui, dans l'exercice des fondions 
les plus augustes et les plus délicates du saint 



( '4. ) 

ministère, ne se soit écarté des règles les plus 
universelles de la poliee ecclésiastique , dont la 
violation (hors le cas de nécessité), lui auroit 
paru un crime véritable. 

Si je considère maintenant le Concordatde t 80 i 
dans son exécution , j'observe que , suivant le 
langage des saints Pères, les schismes étant un 
des plus grands maux qui puissent affliger la reli- 
gion, l'Eglise s'est toujours montrée prèle à tout 
sacrifier (hors la foi) pour les éteindre, et à se 
relâcher de la rigueur des peines canoniques en 
faveur des dissidens qui voudroient rentrer dans 
l'unité ; que le Cardinal-légat éloit chargé d'exi- 
ger un acte de soumission aux jugemens du saint 
Siège de la part de ceux des réfractaires qui 
pourroient être appelés à l'épiscopat ; et que, 
d'après les pièces envoyées à Rome , le Pape 
dut croire qu'ils avoient donné cette satisfac- 
tion; que si quelques-uns continuèrent à ma- 
nifester de mauvaises opinions, ils étoient néan- 
moins dans la communion extérieure du saint 
Siège, avoient reçu de lui leur institution cano- 
nique , et n'exerçoient crue d'après ce titre la 
juridiction épiseopale ; que l'histoire de l'Eglise 
présente une foule de circonstances où. des pas- 
teurs , quoique suspects ou même publiquement 



( «4* ) 

accusés de mauvaises doctrines, étoient soufferts 
pour un temps, non par indifférence, mais ou 
par l'impuissance actuelle de guérir le mal , ou 
par la crainte d'eu causer un plus grand ; enfin , 
qu'il seroit injuste de reprocher â sa Sainteté ce 
que pouvoient renfermer de dispositions vicieu- 
ses , les lois organiques, qui ne faisoient pas partie 
du Concordai consenti par elle. 

Si je finis par considérer le Concordat de 1801 
dans ses suites et ses effets , j'observe qu'il a 
rendu au culte public plus d'éclat, plus de 
régularité, et par -là même plus d'influence 
pour le bien de tous; que renseignement de la 
religion, de la morale, de tous les devoirs, est 
devenu plus universel et plus populaire , a ré- 
pandu, fortifié les sentimens de justice, d'ordre 
et de subordination , redonné au mariage , et 
par-là même à la famille, cette dignité qu'il avoit 
perdue, et réparé, du moins en partie, les ra- 
vages de douze années de licence et d'impiété; 
qu'on a vu s'ouvrir des écoles ecclésiastiques pour 
les élèves du sanctuaire, se rétablir des sociétés 
précieuses, telles que celles des Frères des Eco- 
les chrétiennes , des Filles de Saint-Vincent-de- 
Paul , et bien d'autres semblables, qui ne fai- 
soient que languir , et qui étoient menacées 



( '43 ) 

d'une complète destruction; que pour l'édifica- 
tion des peuples , il étoit entré dans le nouvel 
épiscopat des hommes dignes de leur respect et 
de leur confiance. Rappelons à sa louange qu'à 
une époque périlleuse sa conduite ne lut pas 
*aus courage et sans gloire. Tandis que tout 
trembloit devant celui qui se trouvoit le maître 
de la France, un concile est convoqué à Paris, 
en 181 1 : on veut s'en servir comme d'un in- 
strument contre le Pape; ou lui demande un dé- 
cret favorable à d injustes prétentions. Le con- 
cile arrête des dispositions nouvelles, il est vrai; 
mais il a le courage de les terminer par un ar- 
ticle qui les sauve de tout reproche de schisme. 
Il y est dit : le présent décret sera soumis à l'ap- 
probation de notre saint père le Pape. Ainsi, les 
évèques de l'intérieur se montroient fidèles aux 
saines doctrines, en même temps que ceux dont 
ils occupoient les sièges , après avoir illustré 
l'Eglise gallicane aux yeux du monde entier par 
la plus généreuse résistance, continuoient de lé^ 
difier par leur résignation. 

Voilà comme pourroient raisonner les défen- 
seurs du Concordat de 1801. 

Mais sans entrer dansées controverses, je de- 
mande si moi , simple prêtre, et à plus forte rai- 



C « 44 ) 

son tout simple fidèle, je n'ai pas pu justifie? 
nia soumission aux lévêques institués d'après ce 
Concordat, en disant: 

Quoique revêtu d'un caractère sacré, et quoi- 
que appartenant à la hiérarchie établie par Jésus- 
Christ, ce n'est ni à moi ni à mes collègues dans" 
le sacerdoce qu'a été confié le gouvernement de 
l'Eglise; c'est à l'épiscopat, dont le Pape est le 
chef. Proviseur universel et représentant natu- 
rel de l'Eglise quand elle n'est pas assemblée, 
le souverain Pontife, écoulant moins ses affec- 
tions que son zèle, a cru devoir sortir des règles 
ordinaires pour sauver l'Eglise de France, y éta- 
blir un nouvel ordre de choses, et lui donner de 
nouveaux pasteurs. Parmi les évêques exilés, la 
moitié donne sa démission pour se prêter à ces 
mesures extraordinaires ; l'autre moitié s'v refuse. 
Ici je ne puis rester incertain et flottant : il faut 
que je me décide; mais je veux une règle de 
conduite, simple, lumineuse, à la portée de 
tous; où la trouver? Faudra-t-il s'enfoncer dans 
de savantes discussions? Il est si peu d'hommes 
qui en soient capables ! La règle des catholiques, 
c'est l'autorité ; je sais que le Pape est supérieur 
a une église particulière, à plus forte raison à 
une portion de cette Eglise, et qu'il ne peut 

avoir 



I 



( '45 ) 

avoir au-dessus de lui que toute î Eglise catholique 
ensemble , comme parle Bossuet. C'est donc de 
son côté que se trouve l'autorité Ja plus grande ; 
en me soumettant à sa conduite, il est impossible 
que Dieu me condamne pour cette soumission ; 
centre de l'unité, il ne se peut que les évêques 
institués par elle soient des intrus; et ne fallut-il 
y voir que des vicaires apostoliques , exlraordi- 
nairement autorisés par elle , ce que je ne pré- 
tends pas , l'autorité qu'ils exercent et qu'ils com- 
muniquent n'a pas moins son effet : et ici les évê- 
ques exilés qui se croient toujours titulaires ne 
pensent pas autrement. Dira-t-on que le Pape est 
tombé dans le scbisme ? Mais qui dit schisme , 
dit séparation : or, de qui le Pape, centre de la 
communion, s'est-il séparé? ce n'est pas d'avec 
lui-même sans doute. Est-ce d'avec l'Eglise? 
mais il communique toujours avec elle , et 
elle communique toujours avec lui. Diroit-on 
que le Pape est hérétique? mais quel est le 
point de foi catholique qu'il ait violé? N'allons 
pas prendre des opinions pour des articles de foi ; 
et qui ne voit pas que cette accusation seroit in- 
sensée ? Quoi ! le Pape seroit hérétique ; et l'E- 
glise entière, cette colonne de la vérité, comme 
l'appelle saint Paul , communiqueroit toujours 

10 



( «46 ) 

avec lui , le regarderont , le respecleroit comme 
son chef? Elle seroit donc elle-même infectée 
de la lèpre de l'hérésie , et les portes de V enfer 
auroient prévalu ? Alors que deviennent les pro- 
messes ? Cette Eglise avec laquelle Jésus-Christ 
devoit être tous les jours a donc péri? Voilà 
pourtant où aboutissent les exagérations de l'igno- 
ranGe et de l'orgueil; quiconque ne recule pas 
devant cette conséquence a cessé d'être catholi- 
que. Me soumettre étoit donc le conseil, ou plu- 
tôt le devoir de la sagesse chrétienne. 

Je ne sais comment il arrive que les esprits 
préoccupés confondent dans leur pensée le Con- 
cordat de 1801 avec un événement qui lui est 
postérieur de trois ans ; de telle sorte que le blâme 
qu'on jette sur celui-ci , retombe sur celui-là. 
En 1804, un spectacle étrange vint frapper l'Eu- 
rope d'étonnement : par une condescendance ex- 
trême , Pie VII passa les monts, et la France le 
vit dans son sein. La capitale surtout jouit de sa 
présence; il s'y montra sans autre escorte que 
celle de sa simplicité et de ses vertus apostoli- 
ques, et il put s'apercevoir que la France n'étoit 
pas moins tendre et moins respectueuse que l'Ita- 
lie pour le Père commun des fidèles. L'espoir 
d'être utile à la religion et de lui épargner de 



( '47 ) 

grands maux, l'avoit entraîné; il fut trompé 
dans son attente. L'immortel Pie VI a voit bien 
visité la capitale de l'Autriche: mais des consi- 
dérations purement religieuses l'avoient dirigé 
dans son voyage ; pour en trouver un semblable 
à celai de son successeur , il faut reculer de dix 
siècles , et remonter jusqu'à Pépin. Dans un mo- 
ment où il s'agit de tout pacifier , de cicatriser 
les plaies an lieu de les aigrir, je plains ceux qui 
ne sentent pas qu'il est des choses sur lesquelles 
onrdoit jeter le voile , sinon de l'oubli, du moins 
du silence. Si je me rappelle la longue et dure 
captivité du saint Père, l'héroïsme de sa rési- 
gnation , le courage que lui donna sa foi magna- 
nime de ne pas plier sous celui qui voyoit tant 
de couronnes s'abaisser devant la sienne, je me 
sens désarmé : je puis le plaindre, mais je laisse 
à de plus hardis aie blâmer à découver!. La pos- 
térité jugera ; le rôle d'accusateur est trop facile 
aujourd'hui pour qu'il ait quelque chose d'ho- 
norable. 

VYV V V VY YV VI V Y V VY Y Y* 

Du. Concordat de 1817. 

Ce chapitre suppose les précédens,* j'ai déjà 
donné sur plusieurs points des éclaircissemens^ 



( »48 ) 

qui, loin d'être étrangers au Concordat de 1817, 
s'y rapportent , et je ne dois pas y revenir. Ceux 
qui liroient ce chapitre avant tous les autres, 
pourraient ne pas y trouver la solution complète 
de leurs doutes et de leurs difficultés. 

Il semble que dans une grande affaire , qui in- 
téresse si vivement l'église gallicane , et se lie 
par-là même aux destinées de la France , on de- 
vroit envisager uniquement l'ensemble des cho- 
ses, considérer ce que demande la dignité du 
trône, la grandeur delà nation , le bien de cette 
religion qui seule peut régénérer les mœurs, af- 
fermir les institutions politiques , et allier la li- 
berté avec la tranquillité de l'Etat. Il semble sur- 
tout qu'il faudrait faire taire les petites passions, 
§e dépouiller de tout ce qui ressembleroit à de 
la haine, et dédaigner de légères difficultés qui se 
rencontrent partout. Cependant que fait-on? On 
s'arrête à des bagatelles, que l'imagination grossit, 
et qu'elle transforme en obstacles insurmontables. 
Voyons de quoi il s'agit. 

On semble craindre pour les libertés gallicanes-, 
mais ceux qui en prononcent le nom se sont-ils 
donné la peine d'apprendre en quoi consiste la 
chose? Cette malière est suffisamment éclaircie. 
Sera-t-il toujours permis d'enseigner les quatre 



( '49 ) 

articles du clergé de France, d'en tirer des con- 
séquences pratiques, et de suivre des usages qui 
en sont la suite naturelle? Oui, sans doute. Dès- 
lors nos libertés sont en sûreté ; et d'ailleurs, ce 
qui vient de Rome est reçu avec les réserves 
usitées parmi nous. 

On s'étonne que le Concordat de 1817 rap- 
pelle celui de Léon X, et l'on tremble de voir 
revivre les dispositions de ce dernier, même les 
effrayantes annates. Mais d'abord est- il si étrange 
que Louis XVIII veuille nommer aux évêchés 
de son royaume , au même titre que ses augustes 
prédécesseurs. Sans vouloir ressusciter les morts, 
n'est-il pas avantageux ici de lier le présent au 
passé, de même qu'il importoit au triomphe de 
la légitimité que le successeur de tant de rois ne 
datât pas son règne du jour où il est rentré dans 
sa capitale. Le Concordai de Léon X ne dit pas 
un mot des annates; et celles-ci d'ailleurs, qu'é- 
toient-elles?La représentation et non l'équivalent 
des revenus d'une année de tout bénéfice consis- 
torial; or, dans le moment actuel, où trouverez- 
vous en France des bénéfices, c'est-à-dire, des 
offices spirituels , auxquels soit attachée une cer- 
taine portion de revenus qu'on puisse appeler ec- 
clésiastiques ? Enfin il est une manière publique 
et raisonnable d'entendre les choses, d'après la- 



C t5o ) 

quelle il est manifeste que le Concordat dé 
Léon X n'est rétabli que dans ce qui peut être 
applicable au temps présent. 

Ecoutons encore l'auteur de la lettre déjà 
citée. 

U Si l'on excepte l'article de la présentation 
» du Roi aux évêchés , et de l'institution par le 
» Pape , l'on ne fit que copier sur le resle , dans 
)) le Concordat de François I er ., les dispositions 
» de la Pragmatique. On fit encore, à la vérité , 
» quelques concessions au Pape , pour la colla- 
H tion de certains bénéfices. Mais ces conces- 
» sions furent supprimées en partie par le con- 
» cile de Trente, et en partie par l'usage. Vous 
» qui citez de la Combe , parcourez le texte du 
» Concordat, qui est à la suite de son livre de la 
» Jurisprudence canonique. 11 indique les titres 
» abolis du Concordat. Il en restoitbien peu de 
» cbose à l'époque de la révolution. 

» Quand le ministre de l'intérieur a dit dans son 
» discours , qu'il n'y avoit de rétabli du Concor- 
» dat de François I er . que le premier article ^ 
» il vous a dit vrai. Mais les annales ! voilà votre 
» argument irrésistible, et que vous mettez avant 
» tous les autres. Malgré l'assurance avec laquelle 
t) Vôiis dites qu'elles etoiènt établies ou conser- 



( »,5, ) 

>i vées par le Concordat de François I er ., je vous 
m défie de les y montrer. Chacun sait qu'il n'en fut 
» question que dans une bulle postérieure. Il n'en 
m est rien dit dans celui de 1 8 1 7, et c'est le calom- 
» nier que de supposer qu'il les a ressuscitées. 

» Mais vous êtes tellement dans l'erreur, 
» dans tout ceci , que je vais bien vous éton- 
» ner quand je vous dirai que c'est à la suite 
» de ce Concordat si pur de 1801, qui n'a, sui- 
» vaut vous, tacitement ou expressément rétabli 
» aucune des exactions romaines , qu'on a com- 
» mencé à payer encore des annates. Prenez la 
» peine de passera l'ancienne administration des 
» cultes, et l'on pourra vous y montrer l'abon- 
» nement que Napoléon avoit fait pour les bulles 
» des évêqucs, et qui se montoit à 4>ooo francs 
» pour chacune d'elles : or , 4>ooo francs sur le 
» modique traitement des évêques actuels est une 
» somme bien plus forte que les anciennes an- 
» nates ; car vous savez ou vous ne savez pas que 
» ces annates n étoient point fixées sur la va- 
» leur du revenu moderne des bénéfices, mais 
» sur celle du temps de François I er ., ce qui 
» les réduisoit à peu de chose. Les sommes 
» quelles coûtoient à la France ne se montoient 
» pas aussi haut qu'on l'a cru communément; et 



( '5a ) 

>) elles étoient compensées par les avantages com- 
» merciaux que la France avoit obtenus dans les 
» Etats du Pape ». 

On paroît choqué de ce que le Pape, dans 
sa bulle de circonscription , se sert de ces mots : 
Dotem constituimus ; nous assignons pour dota- 
tion : mais dans une chose de style de la part 
de la chancellerie romaine, y a-t-il donc de 
quoi pousser tant de clameurs? Lorsque le 
cardinal Caprara , dans son décret du g 
avril 1802, employa des termes semblables , les 
esprits, même les plus difficiles, n'en prirent 
aucun ombrage. Ici le gouvernement offre les 
fonds, et le Pape les déclare dotations. On 
ne crée pas un titre avec fonctions, sans le 
doter d'une manière ou d une autre ; voilà tout 
le mystère. La chancellerie romaine est aussi 
dans l'usage de n'appeler villes que les lieux 
où sont les sièges épiscopaux , et c'est pour cela 
qu'en faisant un évêché on fait en même-temps 
une ville. Certainement le souverain Pontife 
n'a pas la prélention d'ériger hors de ses Etats 
une ville dans l'ordre civil , et de lui donner 
des privilèges civils. C'est pour la cour romaine 
qu'on fait cette érection : on déclare que dé- 
sormais elle regardera ce lieu comme une 



( «53 ) 

ville (i). Ceci est tout aussi singulier que le reste, 
et personne ne s'en offense. Au fond , cela n'est 
pas plus singulier que ces protocoles dans les- 
quels la plupart des rois de l'Europe prennent 
des litres qui n'ont plus de réalité, et qui ne 
sont plus que des souvenirs. 

Mais pourquoi les sommes qu'il faudroit des- 
tiner aux nouveaux évêchés ne lourneroient-eîles 
pas plutôt à l'avantage des curés et des desser- 
vans ? Ce seroit un secours qui , en améliorant 
leur sort, encourageroit les vocations: il nous faut 
des soldats; et on ne nous donne que des états- 
majors. — Sans doute ils sont dignes de toute la sol- 
licitude d'un gouvernement paternel et réparateur, 
ces pasteurs qui, dans nos campagnes, portent le 
poids de la chaleur et du jour , catéchisent l'en- 
fance , consolent les malheureux , arrêtent dans les 
familles tant de désordres, et se font tout à tous 
pour les gagner tous à la vertu; mais calculez, 
et vous verrez que les sommes dont il s agit, ré- 
parties sur trente mille têtes , ne donneroient pour 
l'individu qu'une augmentation Lien modique de 
traitement, qui , en attestant les désirs du gouver- 
nement , attesteront aussi l'impuissance où il est 



(i) Inst. sur le schisme , n°. i5o. 



( '54 ) 

de les remplir d'une manière convenable. Triste 
encouragement ! Quel est le pasteur , s'il est 
digne de l'être, qui n'aime mieux être privé de 
ce surcroît de traitement, que de la présence 
d'un évêque, dont le zèle donneroit à tout une 
face nouvelle. Les évêques sont les colonnes de 
l'édifice; le besoin le plus pressant c'est d'avoir 
des premiers pasteurs, qui , plus rapprochés du 
troupeau , s'occupent efficacement de rétablir 
la discipline } de ranimer l'esprit ecclésiastique, 
de faire fleurir les études comme la piété dans les 
séminaires ; de favoriser , par des secours utiles > 
les vocations naissantes ; d'assister ce qu'il y a de 
vieillards et d'hommes délaissés dans le sacer- 
doce : c'est alors qu'un diocèse offre un ensem- 
ble plus favorable à la religion, plus propre à 
perpétuer ses ministres, et à en augmenter le 
nombre , qu'une mince augmentation de revenu. 
Qu'on fasse l'un sans omettre l'autre. Ayons de 
Jjons évêques, et uous aurons des prêtres. Qui- 
conque ne sait pas cela n'entend pas grand'cbose 
à la restauration de l'église de France. Telle est 
îa milice ecclésiastique, que le vrai moyen d'avoir 
des soldats } c'est d'avoir des états-majors. 

Mais, dit on encore, dans la disette de mi- 
nistres des autels, comment composer de nou- 



( i55 ) 

veaux chapitres , sans priver les paroisses de pas* 
teurs nécessaires? — Pour apprécier l'inconvé- 
nient que Ton semble craindre ici , il suffit de 
savoir que les chapitres ne se composent pour 
l'ordinaire que d'ecclésiastiques qui par leur 
âge, la foibîesse de leur tempérament, leurs 
infirmités ou leurs habitudes , ne sont guère dans 
le cas d être propres au ministère ecclésiastique ; 
et quand ils le sont, ils peuvent l'exercer utile- 
ment dans la ville épiscopale. En vérité, il me 
semble que nous , ecclésiastiques , nous sentons 
mieux que personne ce que demande le bien de 
la religion, comme beaucoup d'autres peuvent 
entendre mieux que nous ce qui regarde le re- 
crutement et le budget. Notre prétention ici est 
si simple et si légitime, qu'on ne peut avec rai- 
son l'accuser de vanité. 

Surtout on fait grand bruit du nombre des évê- 
chés et des nouvelles démarcations ; mais pour- 
quoi tant de tumulte pour une chose à laquelle 
il seroit si facile aux deux puissances d'apporter 
remède, si ce remède étoit nécessaire? «Quel est, 
demande un écrivain périodique , le prétexte 
de tant de clameurs. Est-ce la dépense? On ne 
demande pour le clergé rien de plus que l'année 
dernière. Est-ce le nombre des évêchés? Oui: 



( '56) 

cesl-Ià ïa grande question que 1 on fait valoir. 
Il y a en effet de justes sujets de se re'crier. On 
compte en France 8G départemens, et le Con- 
cordat établit 92 sièges. Voilà lenorme différence 
pour laquelle on fait tant de bruit; six évèchés 
de plus !,Une telle augmentation, dans un terri- 
toire aussi vaste que le nôtre, mérile-t-elle qu'on 
ïa fasse sonner si haut; et si les localités , l'in- 
térêt de quelque grande ville,, le vœu de la popu- 
lation, ou quelque autre cause, ont fait accorder a 
quelques départemens deux évêchés, ést-ce donc 
là un inconvénient si terrible qu'il doive arrêter 
toute l'opération? On a multiplié les évêchés; 
mais c'est dans les provinces où iis étoient le 
plus rapprochés autrefois , où le nombre des ha- 
bitans et le mélange des Protestans les rendoient 
plus nécessaires, où il existera plus de facilité 
pour les étabîissemens ecclésiastiques. M. le mi- 
nistre de l'intérieur a fait sentir, dans son dis- 
cours à la chambre, les avantages d'un plus 
grand nombre d'évêques, et il y a en effet beau- 
coup de raisons en faveur de cette augmentation. 
Plus il y aura d'évêques, plus il y aura de prê- 
tres. La présence d'un évêque facilitera l'établis- 
sement des séminaires, et multipliera les sujets. 
L'expérience a prouvé que les diocèses réunis à 



( *5 7 ) 

d'autres, en 1801, fournissoient beaucoup moins 
de prêtres dans la proportion. Rendus à leur état 
ancien, ils verront éclore des vocations nou- 
velles. Les fidèles ne craindront plus que les en- 
faus dont ils favoriseraient les études ne soieut 
emmenés au loin, ils sentiront qu'ils, travaillent 
pour eux-mêmes. La présence seule d'un sémi- 
naire excitera le zèle, et encouragera les voca- 
tions. I^es critiques insistent, et demandent pour- 
quoi trois évêchés dans un même département? 
D'abord cet exemple est unique. Le départe- 
ment des Bouches-du-Rhône est le seul qui ait 
trois sièges, mais ce département renferme plu- 
sieurs villes importantes. Est-ce que la popula- 
tion de Marseille, qui compte près de cent mille 
ames, ne méritoit pas bien qu'on lui donnât un 
évêque? et si elle éloit destinée à être visitée, 
comme il y a cent ans, par un fléau terribie, 
regretteroit-elle d'avoir dans son sein un Bel- 
zunce, qui donnerait l'exemple du courage, et 
qui se dévouerait à rester au milieu de ses 
ouailles pour les assister et les consoler ? On dit 
que cette grande cité a offert 1 00,000 francs pour 
les premiers frais de l'établissement de l'évêque, 
du chapitre, du séminaire, etc. Je n'en suis pai 
surpris j la présence d'un évêque est ambition- 



( i58 ) 

née par les villes pour bien des raisons; et tan- 
dis qu'à Paris, où l'argent est tout, de froids cal- 
culateurs disputent sur cinq ou six évêchés pour 
une mince dépense de moins de 200,000 fr. ; 
dans les provinces on se félicite d'avoir un évêque 
qui vivifiera le pays, qui sera un bienfaiteur pour 
le temporel , en même temps qu'un pasteur pour 
le spirituel 1 ^ et qui dédommagera avec usure son 
diocèse des frais qu'il occasionnera. On sait, au 
ministère de l'intérieur, combien de villes ont 
demandé qu'on leur rendît leurs sièges, et ont 
fait des offres à cet égard. Je connois une ville 
du midi où Les habitans, et jusqu'aux Protestans 
et à leurs ministres, ont écrit au nouvel évêque 
pour le féliciter du rétablissement de leur siège 
et du choix de sa personne. Les villes qui ont 
obtenu le rétablissement de leur évêché sont 
presque toutes des villes importantes par leur 
population ; et ce titre, joint aux autres qu'elles 
ont pu faire valoir, méritoit d'être pris en con- 
sidération. Nîmes a près de 40,000 ames, Reims 
3o,ooo, Arles, Béziers, Castres, Saint-Malo, 
BJois, Chartres de i5 à 20,000. On a divisé en 
deux diocèses les départemens du Pas-de-Ca- 
lais, d'Ille et Vilaine, de l'Isère, de Saône et Loire, 
de l'Aisne ; mais ils renferment chacun une po* 



( '5 9 ) 

pulation de 45o à près de 600 mille ames. Trou- 
ve-t-on étonnant qu'on ait diminué les évêchés 
de Metz, de Nanci, de Besançon, de Lyon,, 
de Limoges, de Bayonne, qui, depuis 1802, 
comprenoient chacun trois départemens, et qui 
ne pouvoient être visités aussi assidûment par 
leur évêque? Sans doute la circonscription nou- 
velle n'est pas parfaite, et on peut regretter 
quelques disproportions assez fortes. Mais aucun 
travail en ce genre ne sauroit être à l'abri de la 
critique. C'est l'ensemble qu'il faut voir, c'est 
l'intérêt général qu'il faut consulter. Toutes ces 
objections de détail doivent donc disparoître 
devant le grand motif du bien de la religion, 
Elle demandoit une augmentation de. sièges ; 
après cela, n'est-il pas misérable et mesquin de 
disputer pour cinq on six sièges de plus ou de 
moins sur uue grande étendue de territoire? 
Qu'un financier, qui suppute tous les soirs l'in- 
térêt de son argent, néglige une grande et belle 
œuvre pour ne pas diminuer sa recette d'uu 
jour, je le conçois; mais ce calcul avide est in- 
digne d'un grand Etat. Laissons donc le Ror 
très-chrétien poursuivre son œuvre , et n'oppo- 
sons pas de sordides économies à ses desseins 
généreux pour la restauration de cette antique 



( '6o ) 

Eglise, plus nécessaire encore à la France, que 
la France ne lui est nécessaire ». 

Je puis encore m 'appuyer ici du terrible ad- 
versaire de M. le comte L. 

« Mais, quoi? me direz-vous, peut-on entre- 
prendre dfe défendre la circonscription du nou- 
veau Concordat? a-t-on jamais rien vu de plus 
défectueux? C'est-là en effet votre grand champ 
de bataille, c'est celui de vos canonistes. Vous 
vous croyez invincibles dans ce retranchement. 
C'est par- là que vous avez séduit le plus de 
monde , parce que c'est un objet qui tombe en 
partie sous les sens, et qui semble, par cette 
raison, être à la portée des plus ignorans. Il 
n'y a rien de plus facile que de répondre à tout 
ce qu'on a dit sur ce sujet. D'abord, si la cir- 
conscription nouvelle renferme quelque chose 
de défectueux , cela vient de la révolution, et de 
la foiblesse qu'on a eue de céder à une de ses 
idées, en renfermant les diocèses dans les limites 
des administrations civiles. Anciennement les 
évéques avoient des diocèses dont l'étendue et 
la population étoient proportionnées à la dignité 
et à l'importance des villes où les sièges étoient 
placés. La circonscription n'en étoit pas la même 
que celle des juridictions civiles. Il arrivoit même 

quelquefois 



( i6. ) 

quelquefois que des diocèses, situes sur les fron* 
tières , s'étendoient jusque sur les pays étrangers 
qui en étoient voisins ; de même que des évêques 
étrangers a voient quelquefois une partie de leur 
diocèse en France. 

» Cet ordre de choses existoil depuis des siè- 
cles. La conservation en avoit souvent été stipulée 
par des traités. Il n'en éloit jamais résulté le 
plus léger embarras. La révolution vint tout 
bouleverser, en appliquant à la démarcation des 
diocèses ses idées puériles de nivellement et d'u- 
niformité, et en voulant qu'il n'y eut qu'un seul 
évêque par département. Les empereurs chrétiens 
étoient bien plus judicieux , lorsqu en créant ou 
en supprimant une métropole civile, ils décla- 
roient que cela ne devoit déranger en rien la 
circonscription ecclésiastique (i). La stabilité 
est le caractère particulier des institutions reli- 
gieuses; elles ne peuvent participer à la mobi- 
lité des choses mondaines. L'ancienne circon- 
scription des diocèses enétoit une grande preuve. 
Elle retraçoit encore presque en entier la division 
de l'empire romain, et nous aidoit à reconnoître 



(i) Novell. Justinian. 28, 29, 3o, etc. 

x i> 



( i6* ) 

ses cités principales. C'étoit en quelque sorte un 
monument historique. Elle existe non-seulement 
clans le reste de la catholicité, mais encore dans 
l'Eglise grecque, et dans les pays protestans où 
l'on a conservé des évéqnes. S'il y a quelque 
chose de défectueux dans le nouveau Concordat, 
c'est d'avoir cédé en cela aux idées nouvelles, 
en donnant aux diocèses les limites d'un dépar- 
tement, et quelquefois celles d'un seul dis- 
trict. Car si, pour le soulagement des peuples, 
on réduisoit le nombre des départemens ou des 
arrondissemens , la circonscription ecclésias- 
tique ne cadreroit plus avec la civile. Il fau- 
droitdonc, d'après les principes actuels, la dé- 
manger de nouveau. 11 n'est pas hors de propos 
de faire remarquer ici , que cette irrégu- 
larité dans l'étendue des diocèses, qu'on re- 
proche au Concordat , existe aussi dans celle 
des départemens , dont quelques-uns renferment 
à peine cent trente mille ames, tandis que 
d'autres en ont jusqu'à sept ou huit cent 
mille ». 

Enfin, on est choqué de la protestation que 
fait le Pape au sujet d'Avignon. Mais, comme 
l'observe très -bien un défenseur distingué du 



( i65 ) 

Concordat, u le Pape a bien protesté à Vienne , 
» sans que les puissances s'en soient offensées. 
» Cette seconde protestation n'étoit-elle pas une 
» suite de la première ? Il faut observer encore que 
» le Pape, en même temps qu'il proteste, donne 
» les mains, en instituant l'archevêque d'A- 
» vignon , présenté par le Roi, à un acte de sou- 
» veraineté exercé par Louis XVIII ; sa protes- 
» talion est bien adoucie par cette circonstance ; 
» et dans tous les cas une pareille considération 
» peut-elle rompre un arrangement nécessaire? 
)) Les rois d'Angleterre ont bien pris, depuis 
» Henri VI jusqu'à nos jours, le titre de rois 
» de France , sans que ce motif empêchât des 
» traités et des alliances entre les deux cou- 
» ronnes (i) ». 

Depuis qu'il se fait des traités en Europe , il 
n'en est aucun qui ne contienne quelque pro- 
testation : on en trouve souvent dans les actes 
entre simples particuliers. 

Disons la vérité : les oppositions à l'exécu- 



(i) Le Concordat justifié, par M. l'abbé Clausel de 
Montais, chez Egron. 



( i64) 

tion du Concordat viennent d'un fond de pré- 
jugés et d'aigreur, qu'on cherche à se dissimuler 
à soi-même. Les uns ne voient dans le nouveau 
Concordat que le Pape, là dessus leur imagina- 
tion échauffée parcourt les siècles passés , rap- 
pelle les vices et les désordres qui ont pu souil- 
ler la thiare , les abus de pouvoir auxquels elle 
a pu se porter, et voudraient nous faire crain- 
dre tous les excès d'autrefois : les autres ne 
Voient, dans ce Concordat, que l'influence fu- 
ture du clergé. En vain ils sont liés à l'ordre ec- 
clésiastique par le sang et la parenté , lui doi- 
vent peut-être leur éducation, l'aisance ou 
même l'illustration de leur famille : en vain l'his- 
toire leur met sous les yeux les services im- 
menses que le clergé a rendus à leur patrie; tout 
cela est oublié : ils ne redoutent rien tant que ce 
qu'ils appellent Y empire des prêtres , et en parais- 
sent plus effrayés que d'une armée de Tartares 
qui viendraient ravager nos provinces. 

Si ces craintes étoient réelles, il serait bien 
facile de les calmer. Eh quoi donc? Quelque 
orage s'est-il formé au-delà des monts, et les 
foudres du Vatican doivent-ils tonner bientôt sur 
la France? Sommes-nous revenus au temps de 



( i65 ) 

Jules II et de Boniface VIII? Pie VII a-t-il 

conçu quelque vaste plan de conspiration contre 
notre repos et notre indépendance? Le fanatisme 
a-t-il allumé ses torches , aiguisé ses poignards? 
Certes , lorsque la froide indifférence glace les 
ames, il sied Lien de crier au fanatisme; c'est, 
on la dit avant nous , comme si Ton crioit au 
feu au milieu d'un déluge : toutes ces alarmes 
sont risibles, et personne n'y croit moins que 
ceux qui les répandent; je leur suppose assez 
d'esprit pour être les premiers à s'en moquer. 
Quelle étrange manie que celle de remuer la 
boue des siècles, pour en extraire ce qu'il y a 
de plus infect, et de faire retomber sur le Pape 
actuel tout le poids des reproches qu'on a pu 
faire à plusieurs de ses prédécesseurs! Ceci res- 
semble trop à ces temps où, pour le bonheur 
commun, on composo.it les Crimes des Rois et 
les Crimes des Reines. Que ries hommes sans re- 
ligion donnent un libre cours à leurs passions 
haineuses contre le saint Siège, je le conçois; 
mais que des hommes qui se disent catholiques 
imitent ces pitoyables excès, voilà qui est in- 
concevable. Pour moi, quand je me rappelle 
que, d'après la parole et la promesse de Jésus- 
Christ, la chaire de Pierre doit être l'éternel 



( '66 ) 

fondement de l'édifice spirituel qu'il est venu 
élever sur la terre; que toujours immobile, elle 
a résisté depuis dix-huit siècles à toutes les tem- 
pêtes des schismes et des hérésies, à la haine 
violente de tous les novateurs , comme aux scan- 
dales qui l'ont souillée plus d'une fois; que tout 
ce qu'il y a de conciles plus vénérables, de plus 
saints et de plus doctes personnages, l'a célébrée 
comme à F envi ; qu'elle a si puissamment con- 
tribué à la propagation de la foi comme des lu- 
mières de tous les genres dans notre Europe ; 
que l'église gallicane lui doit, en grande partie 
du moins, la connoissance de l'Evangile, et n'a 
cessé de lui donner des témoignages de respect 
et d'amour; alors, au lieu de l'insulter, j'entre 
bien plus volontiers dans les sentimens d'un des 
plus grands princes qui aient régné sur la 
France, de Charlemagne, qui a consacré cette 
maxime (i) : qu'il vaudroit mieux souffrir quel- 
que chose de l'église Romaine que de s'écarter 
de ce qui lui est dû : alors, au lieu de faire re- 
marquer avec une infâme joie les taches qui en 
déparent l'éclat et la beauté, j'aime à m 'écrier 
avec l'évêque de Meaux : « Sainte église ro- 

(i) Disc, sur l'unité, II e . p. 



( i6 7 ) 

w maine, mère des églises et mère de lous les 
» fidèles, église choisie de Dieu pour unir ses 
» enfaos dans la même foi el dans la même cha- 
» ri lé, nous tiendrons toujours à ton unité par 
» le fond de nos entrailles ! si je t'oublie , église 
» romaine , puissé-je m'oublier moi-même ! que 
n ma langue se sèche et demeure immobile dans 
» ma bouche, si tu n'es pas toujours la pre- 
» mière dans mon souvenir, si je ne te mets pas 
)) au commencement de tous mes cantiques de 
» réjouissance! Adliœrcat lingua mea faucibus 
» meis, sinonmeminero tuî , si non proposuero Je- 
» rusalem in principio lœtitiœ meœ ». 

On semble craindre qu'un ordre de choses 
plus honorable pour le clergé, ne lui donne trop 
de considération et trop d'empire. 

Je n'entends rien, je l'avoue, à toutes ces dé- 
fiances, à toutes ces alarmes touchant l'influence 
présumée du clergé : ces inquiétudes, injurieuses 
pour lui, sont bien peu réfléchies dans un siècle 
insouciant, comme le nôtre, pour les choses de 
la religion. Et de quoi s'agit-il ? On ne réclame 
pour le clergé ni son ancien patrimoine , ni son 
ancienne dignité politique, ni ses anciennes im- 
munités dans l'ordre temporel ; mais le clergé 
a le droit imprescriptible de réclamer et celte 



( '68 ) 

liberté , cette dignité sans laquelle son minis- 
tère seroit sans fruit, et les moyens efficaces de 
perpétuer un sacerdoce, sans lequel les peuples 
seroient sans religion. Jusqu'ici on n'a pas plus 
trouvé le secret d'avoir une religion sans mi- 
nistres, que d'avoir de la science sans des savans , 
ou une littérature sans des hommes de lettres : 
que si les ministres des autels sont trop peu nom- 
breux, ils ne suffiront pas aux besoins des fidèles, 
et si leur ministère est sans dignité, il sera sans 
influence. Me dira-t-on que c'est au prêtre à 
mériter l'estime et le respect par ses qualités per- 
sonnelles ; j'en demeurerai d'accord : mais pre- 
nons les hommes tels qu'ils sont , et reconnois- 
sons aussi qu'il importe au succès du ministère 
ecclésiastique qu'il soit entouré, aux yeux des 
peuples, d'une certaine considération extérieure 
et publique; disons encore qu'il s'agit, non de 
tenter l'orgueil et la cupidité des familles, mais 
de ne pas alarmer leur tendresse : ne les met- 
tons pas dans le cas de croire que le sacerdoce 
est une carrière semée d'humiliations et de dé- 
goûts, et qu'elles feroient un sacrifice héroïque 
en permettant à leurs enfans de s'y engager. 
L'héroïsme est rare parmi les hommes, ou du 
moins il n'est commun que sur un champ de ba- 



( i6g ) 

taillé. Je n'ignore pas que les annales de l'Eglise 
nous présentent dans l'épiscopat et le sacerdoce 
beaucoup d'illustres personnages qui étoient sans 
fortune comme sans naissance; que les Amyot , 
les d'Ossat, les Vincent -de -Paul, étoient 
sortis des rangs les plus obscurs : mais il faut 
avouer toutefois qu'il est utile, pour le bien da 
la religion et de l'Etat, pour l'union des classes 
diverses de la société, qu'il sorte du sein de tou- 
tes, et même des plus élevées, des enfans qui se 
dévouent au service des autels ; que si l'on ne 
doit pas chercher à surprendre les pareils ni à 
forcer les vocations, encore ne faut-il pas effa- 
roucher les uns et contrarier les autres*', en don- 
nant à penser que l'état ecclésiastique est comme 
une terre habitée par des esclaves, condamnés à 
manger un pain de douleur et d'amertume. La 
persécution de l'avilissement est la plus redou- 
table, la plus destructive de toutes. 

Qu'autrefois les richesses du clergé , sa dignité 
politique, l éclat dont il étoit entouré, aient pu 
exciter quelque mouvement de haine et d'envie, 
cela pouvoitélre, encore toutefois que cela ne 
fut pas raisonnable, puisqu'enfm la carrière ecclé- 
siastique étoit ouverte à toutes les familles , et 
que les trésors du sanctuaire en étoient le corn- 



( *7° ) 

mun patrimoine : mais aujourd'hui que le clergé 
est dépouillé de tout, qu'il est renfermé dans les 
mes des fonctions spirituelles , qu'il ne de- 
mande qu'à réparer en paix les brèches du sanc- 
tuaire, qu'à guérir les plaies profondes faites à 
la religion et à Ja morale, qu'à servir ainsi sa 
patrie de la manière la plus utile, en y faisant 
refleurir les vertus domestiques et civiles; au- 
jourd'hui vouloir l'abaisser plus bas que ne l'ont 
mis ses malheurs, prendre avec lui le ton et le 
langage de l'insulte, ne voir en quelque sorte le 
bien public que dans sa dégradation ; quelle in- 
justice et quelie méprise tout ensemble ! il n'y 
a pas là plus de prévoyance que de générosité. 
Que ceux qui seroient tentés de désirer sa ruine 
ou sa nullité , tremblent de voir leurs vœux 
exaucés! Si jamais ils l'étoient en effet, que ver- 
roi t-on ? L'empire de la religion s'anéantir, les 
moeurs se dépraver de plus en plus, les lois per- 
dre de leur autorité ; or, une fois que le frein de 
îa religion , des mœurs et des lois seroit brisé , 
ou du moins étrangement affoibli, que resteroit-il 
pour contenir les peuples dans la soumission et 
le devoir ? Rien autre chose que les moyens 
lioleils et despotiques ; la liberté, comme la force ' 



( '7« ) 

et la durée, ne se trouve que dans la religion, 
celle base étemelle de toute félicité, même sur la 
terre (i). Il n'aurait aucune connoissance du 
cœur humain, celui qui ne verrait pas que chez 
une nation quelconque, l'impiété et la liberté ne 
sauraient s'allier ensemble : pour contenir un 
peuple irréligieux , il faudrait l'enchaîner; on ne 
pourrait le sauver des convulsions de l'anarchie, 
que par les fers de la servitude. 

Avec delà science et de l'esprit, les hommes 
peuvent bien combiner ingénieusement des for- 
mes politiques , des institutions et des lois , s'en 
applaudir comme d'un chef-d'œuvre de la raison, 
compter sur un riant avenir , et s'endormir sur la 
foi de leur sagesse; mais cette sagesse, par-là 
même quelle est humaine , aura été courte par 
quelque endroit , et la ruine viendra tout à coup. 
Le savoir, quand il est seul, est impuissant 
contre les efforts des passions ; les oeuvres de 
l'homme n'ont de stabiliîé que par la religion ; 
s'il peut façonner avec art la statue, il ne peut 
lui donner la vie ; et, comme l'a si bien dit un 



(i) Discours du Roi, 



( *7 2 ) 

illustre orateur (i), la religion est la vie du 
corps politique - y elle ne lui laisse que le choix y ou 
de se conserver avec elle , ou de se dissoudre sans 
elle. 

Des appels comme d'abus. 

Il n'y a pas de gouvernement plus ennemi des 
innovations et de l'arbitraire que celui de l'Eglise. 
Les études auxquelles se livrent les ecclésiasti- 
ques, leurs habitudes de tous les jours, la nature 
de leurs fonctions, la magistrature spirituelle 
qu'ils exercent au milieu des fidèles dont ils sont 
les guides et les docteurs dans l'ordre de la reli- 
gion, comme ils doivent être leurs modèles; tout 
cela leur rappelle sans cesse l'ordre, la règle, la 
justice , et leur donne en même temps une con- 
noissance mieux sentie du cœur humain. Us sont 
hommes, sans doute; mais peut-être le sont-ils 
en général moins que les autres hommes ; et c'est 
par-là qu'on explique un fait bien attesté par 
notre histoire , c'est que les ministres de la reli- 
gion se sont montrés très-habiles à fonder et con- 
server d'utiles institutions pour les sciences, les 



(i) M. l'abbé de Montesquiou. 



( *7* ) 

lettres, l'éducation de la jeunesse, le soulage- 
ment de l'humanité, à policer les peuples, à les 
gouverner. Voilà ce qui a fait dire au savant his- 
torien de Y Origine et des progrès de la législation 
françoise , ces paroles remarquables : « Les ver- 
» lus qui mènent au ciel, sont aussi très-utiles 
» pour l'administration des choses de la terre. 
» Ce sont des prêtres qui ont gouverné loug- 
» temps tous les Etats de l'Europe , sans excep- 
» don , et qui ont jeté les fondemens de leur or- 
» ganisation. La France leur doit ses ministres 
3) les plus célèbres, et son bonheur a fini avec 
» l'un d'entre eux ». La barbarie régnoit encore 
dans les tribunaux civils , que déjà, surtout de- 
puis Innocent III, le premier jurisconsulte de 
son siècle , les tribunaux ecclésiastiques , par la 
forme et la régularité de leurs procédures, pou- 
voient servir de modèle. 

Le gouvernement de l'Eglise n'est pas confié 
à des anges , mais à des hommes qui peuvent 
abuser de leur autorité et mettre leurs passions à 
la place delà justice : aussi la foiblesse, l'inno- 
cence opprimée a-t-elle toujours trouvé dans la 
société chrétienne un refuge et des appuis ; de là 
les appellations. Dans les premiers siècles , elles 
étoient rares : « L'autorité desévêques éloit telle, 



( '74 ) 

» et la justice de leurs jugemens ordinairement 
>; si notoire, qu'il falloit y acquiescer. Nous 

» voyons toutefois dans le concile de Nicée , 
» que si un clerc, ou même un laïque préten- 
» doit avoir été déposé ou excommunié injuste- 
» ment par son évèque , il pouvoit se plaindre au 
» concile de la province : mais nous ne voyons 
» pas qu'on y eût recours pour de moindres 
» sujets, ni qu'il y eût de tribunal réglé, au- 
» dessus du concile de la province. Que si un 
» évêque se plaignoit de la sentence d'un concile, 
» le remède étoit d'en assembler un plus nom- 
» breux, joignant les évéques de deux ou de 
» plusieurs provinces. Quelquefois les évêqucs 
» vexés avoient recours au Pape, et le concile 
» de Sardique leur en donnoit la liberté (i) ». 

Que si, après la conversion des empereurs, 
des plaintes furent portées devant eux , même 
pour des cboses purement ecclésiastiques, ce 
n'étoit pas pour obtenir un jugement à leur tri- 
bunal , mais pour qu'ils employassent leur pro- 
tection à en faire rendre un nouveau par l'auto- 
rité spirituelle. Ainsi l'on vit saint Léon s'adres- 
ser à Théodose , pour aviser aux moyens d'as- 



(i) Fleury , Inst. au Droit eccl. part. III, chap. xxin. 



. ( '75 ) 
sembler un nouveau concile qui put réparer ce 
qui s'étoit fait dans celui qui a mérité d'être ap- 
pelé le brigandage d'Ephèse. 

Mais pour avoir son autorité propre dans les 
choses de la religion, l'Eglise n'est pas indépen- 
dante dans les choses temporelles ; on ne sauroit 
contester au prince le droit de s'opposer à toute 
usurpation , à tout abus qui porterok la puissance 
spirituelle hors de ses limites. 

Il faut remarquer que dans quelques siècles , 
surtout du moyen âge, le clergé jouissoit de 
grandes immunités, qui étoient comme la suite 
et la récompense assez naturelle de ses services , 
de ses lumières et de sa supériorité sur les autres 
classes de la société. Elles étoient telles, que les 
clercs, dans des choses même civiles, ou pour 
des délits de même nature , ne ressortissoient pas 
néanmoins des tribunaux séculiers. L'autorité tem- 
porelle rentra insensiblement dans les concessions 
faites par elle ; ce qui ne pouvoit que donner lieu 
à des appels aux cours du Roi , et c'étoit bien là 
une sorte d'appel pour abus d'autorité. Il se peut 
aussi que dans quelques circonstances particu- 
lières , surtout dans des temps de querelles et de 
dissentions, on trouve des appels comme d'abus > 
même dans des choses purement religieuses ; mais 



( '76 ) . 
ce sont-là quelques faits épars et sans consé- 
quence ; tout cela n'a rien de commun avec 
la théorie et la pratique des appels comme d'a- 
bus , tels que les avoit introduits la jurispru- 
dence des Parlemens. Quelle a été son origine? 
en quoi étoit-elle légitime? en quoi étoil-elle ex- 
cessive? C'est ce que nous allons tacher d'éclaircir. 

Sous Charles VI, au commencement du i5°. 
siècle, c'étoit une maxime encore universelle- 
ment enseignée par les jurisconsultes , qu'il n'y 
avoit pas d'appellation du juge d'église au juge 
séculier (i). Qu'arriva-t-il un peu plus tard? 
L'assemblée de Bourges, en i438, après avoir 
rédigé la Pragmatique , la mit sons la protection 
royale , pour se défendre contre les prétentions 
de la cour romaine. Les officiers du Roi en prirent 
occasion de counoître des infractions qui pour- 
roientyètre portées par les évêques eux-mêmes; 
et par ce penchant qu'a toujours le pouvoir à 
s'accroître, ils prirent insensiblement connois- 
sauce de toutes les affaires ecclésiastiques. L'en- 
vahissemen t fut si rapide qu'il fixa l'attention de 
Charles VIT en i453 ; et il étoit porté si loin en 
1490, qu'un illustre et savant magistrat de cette 



(1) Mémoires du Clergé, tom- VI , col. 56 et suiv. 

époque 



C '77 ) 

époque ne craignoit pas de dire, que sans l'aide 
de Dieu, la juridiction et les libertés de l'Eglise 
alloient être anéanties ; je veux parler de Cosme- 
Guimier, président du Parlement de Paris , sous 
Charles VIII, dont nous avons un ouvrage sur 
la Pragmatique (i). 

Le clergé reconnoissoit bien la légitimité des 
appels dans le cas d'usurpation sur les droits ci- 
vils du prince, et c'est en ce sens qu'il est vrai 
qu'il n'a pas condamné la pratique des appels en 
elle-même; mais il fît souvent entendre des ré- 
clamations contre l'extension illimitée qu'on leur 
donnoit. C'est ainsi qu'aux Etats de i6i4> le 
clergé, dans l'article xxiii de ses Remontrances, 
disoit à Louis XIII : « Les appellations comme 
» d'abus , qui ne doivent avoir lieu qu'au seul cas 
» de transport et entreprise de juridiction^ s'éten- 
» dent à tant de cas, au préjudice de la juridic- 
» "lion ecclésiastique , que la doctrine , la disci- 
» pline , les sacremens , et toutes matières des- 
» quelles la connoissance est spirituelle , sont dif- 
» féremment traduites parmi vos juridictions, 
» d'où viennent le mépris de l'Eglise, la déso- 
» béissance et le scandale parmi vos sujets » . 



(i) Mém. du Clergé, tom. VI, col. 58 -, n°. 5. 

12 



( '78 ) 

Ces justes plaintes pouvoieut hien tempérer 
les excès, niais le principe restoil toujours, et 
l'on voyou reuaître toutes les conséquences : on 
finît par mettre en avant qu'il y a lieu à appel , 
quand il y a entreprise de juridiction , ou attentats 
contre les saints décrets et canons reçus dans le 
roy aume , droits , franchises , libertés et privilèges 
de l église gallicane , concordats , édits et ordon- 
nances du Roi , arrêts des pai lemens j bref 3 contre 
ce qui est, non- seulement de droit commun, divin 
ou naturel , mais aussi des prérogatives de ce 
royaume et de t église d'icelui. 

Tels ont élé l'origine et les progrès de ces 
appels, qui, confondant le fond et la forme, le 
temporel et le spirituel, bien souvent dépouil- 
loient l'Eglise de sa juridiction propre^ et la 
transportent dans les mains des cours souve- 
raine. L'église gallicane, assemblée à Bourges, 
avoit cherché des proteeteurs; elle trouva au- 
delà de son attente et de ses intentions. Le car- 
dinal de Richelieu, qui, dans son Testament po- 
litique , a porté sur celle matière ce coup-d'œil 
pénétrant et ferme qu'il portoit en tout, a dit à 
ce sujet : « Celui qui donne des armes à son ami 
» pour le défendre, ne doit jamais être censé 
* les lui meure en main pour le tuer. Les Parle- 



( >79 ) 

» mens ne sauroient prétendre que la protection 
» que les prélats assemblés à Bourges oui de- 
» mandée au Roi, donne droit à ses officiers 
» d'opprimer leur juridiction (i) ». 

Il falloit que le joug se fil bien sentir, puis- 
que FJeury, dans un discours composé vers i6g5, 
se crut autorisé à dire : « Les appellations comme 
» d'abus ont acbevé de ruiner la juridiction ec- 
)) clésiastique. Suivant les ordonnances , les appels 
» ne devroient avoir lieu qu'en ?natières très-graves, 
» lorsque le juge ecclésiastique excède notoirement 
» son pouvoir, ou qu'il y a entreprise manifeste 
» contre les libertés de l'église gallicane. Mais, 
» dans l'exécution , l'appel comme d'abus a passé 
)) en style : on appelle d'un jugement interlocu- 
a toire, d'une simple ordonnance, souvent en 
» des affaires de néant. C'est le moyen ordinaire 
» dont se servent les mauvais prêtres, pour se 
» maintenir dans leurs bénéfices malgré les 
» évêques, ou du moins, les fatiguer par des 
» procès sans fin. Car les Parlemens reçoivent 
» toujours les appellations : sous ce prétexte , ils 
» examinent les affaires dans le fond , et ôtent 
» à la juridiction ecclésiastique ce qu'ils ne peu- 



Ci) Test, polit, sect II. 



( i8o ) 

» vent lui ôter directement. Il y a quelques Par- 
» lemens dont on se plaint qu'ils font rarement 
» ;\i ;l e a .2 eques. D'ailleurs, le remède n'est 
» pas réciproque. 

» Si les juges laïques entreprennent sur l'E- 
» glise, i- n'y a point d'autre recours qu'au Con- 
» seiî du Roi, composé encore de juges laï- 
» ques, nounis dans les mêmes maximes que 
» les Parlemens. Aussi , quelque mauvais Fran- 
» çois réfugié hors du royaume, pourroit faire 
» un traité des servitudes de l'église gallicane, 
» comme on en a fait des libertés ; et il ne man- 
» queroit pas de preuves (1) ». 

C'est au milieu de ces envahissemens d'un 
côté et de ces plaintes de l'autre, que parut l'é- 
ditdumois d'avril 1695. Il portoit : 

k Ait. xxxv. INos cours ne pourront connoîlre 
» ni recevoir d'autres appellations des ordon- 
» nances et jugernens des juges de l'Eglise , que 
» celles qui seront qualifiées comme d'abus. En- 
)i joignons a nos dites Cours d'en examiner Je 
» plus exactement, quil leur sera possible , les 
» r îc , r ettî , avant de les recevoir, et procéder à 
j) leur "igement avec telle diligence et circon- 
» spection . que l'ordre et la discipline ecclésias- 

(0 Discours sur les libert. de l'égl. gall. n°. 24. 



( i8i ) 

» tique n'en paissent être altérés ni retardés , et 
» qu'au contraire, elles ne servent qu'à les 
» maintenir dans leur pureté , suivant les saints 
» décrets, et à conserver V autorité légitime et 
» nécessaire des prélats et autres supérieurs ec- 
» clésiastiques. 

« Art. xxxvi. Les appellations comme d'a- 
)) bus, qui seront interjetées des ordonnances et 
» jugemens rendus par les archevêques, évê- 
)) ques et juges d'Eglise, pour la célébration de 
» l'office divin,., correction des mœurs des per- 
» sonnes ecclésiastiques , et celles qui seront in- 
» ter jetées des réglemens faits et ordonnances 
à) rendues par lesdils prélats dans le cours de 
» leurs visites, n'auront effet suspensif, mais 
» seulement dévolutif ; et seront les ordon- 
» nances et jugemens exécutés nonoWar/c les- 
» dites appellations, et sans y préjudicier. 

« Art. xxxvii. Nos Cours, en jugeant les ap~ 
» pellations comme d'abus, prononceront qu'il 
)) n'y a abus, et condamneront en ce cas les appe- 
» lans en 7 5 liv. d'amende, lesquelles ne pourront 
» être modérées; ou diront qu'il a été mal, nul- 
» lement et abusivement procédé , statué et or- 
» donné ; et en ce cas , si la cause est de juridic- 
» lion ecclésiastique, elles renvoyeront à l'arche- 



( i«0 

» vêque ou l'évêque, dont Tofficial a rendu le 
» jugement ou l'ordonnance qui sera déclarée 
» abusive, etc. ». 

Si Ton eut suivi la lettre et l'esprit de ces dis- 
positions, la juridiction ecclésiastique eût été 
plus respectée : on ne fit ni l'un ni l'autre. 11 
faut avouer qu'il y avoit ici plutôt de bonnes in- 
tentions de la part d'un prince protecteur, que 
des mesures efficaces de répression ; c'étoit un 
frein léger dont les magistrats pouvoient se jouer 
aisément. Aussi l'abus des appels comme d'abus 
ne fit que s'accroître ; au point que Louis XV se 
crut obligé de déclarer dans un arrêt du Conseil , 
du ro mars i ^3 1 , U qu'il regardoit comme son 
» premier devoir d'empêcher qu'à l'occasion des 
» disputes qui s'étoient élevées, on ne mît en 
)) question les droits sacrés d une puissance qui 
» a reçu de Dieu seul l'autorité de décider des 
» questions de doctrine sur la foi ou sur la règle 
» des mœurs, de fane des canons ou des règles 
» de discipline, pour la conduite des ministres 
» de l'F.glise et des fidèles dans Tordre de la 
» religion, d'établir ces ministres ou de les des- 
» tituer conformément aux mêmes règles, et de 
» se faire obéir, en imposant aux fidèles, sui~ 
>. vaut l'ordre canonique, nou -seulement des 



( '33 ) 

» pénitences salutaires, mais de véritables peines 
» spirituelles, par les jugemens ou par les cen- 
)) sures que les premiers pasteurs ont droit de 
» prononcer et de manifester, et qui sont d'au- 
» tant plus redoutables qu'elles produisent leur 
» effet sur lame du coupable, dont la résistance 
» n'empêche pas qu'il ne porte, malgré lui, la 

peine à laquelle il est condamné ». 

Maintenant, pour apprécier la jurisprudence 
moderne, voir ce qu'elle avoit de légitime ou 
d'excessif, il suffira de la rapprocher des maxi- 
mes que nous avons établies jusqu'ici. 

i°. L autorité de l'Eglise n'est faite que pour 
les choses de la religion; donc dans les affaires 
et les délits de l'ordre civil et politique, les ec- 
clésiastiques sont justiciables de l'autorité sécu- 
lière : ici ils n'ont jamais pu que réclamer des 
concessions et des privilèges, très-bien mérités 
sans doute , mais qui n'existent plus. 

2°. Il n'est pas permis à l'évêque , dans l'exer- 
cice de ses fonctions spirituelles, d'en passer les 
limites ; et ici toute entreprise de sa part don- 
neroit justement lieu à l'appel comme d'abus. 
Ainsi je suppose que pour se faire obéir il voulût 
décerner des pemes afflictives , qu'il voulût par 
la crainte des censures forcer, dans un différend 



( '«4 ) 

temporel , les parties en litige , à se soumettre à 
son jugement; qu'il mêlât aux fonctions sacrées 
des accessoires qui formeroient un délit civil M 
comme s'il méloit des discours injurieux à un 
refus légitime de sac remens; il est incontesta- 
ble que ce sont là des écarts qui doivent ressortir 
naturellement des tribunaux séculiers. 

5°. 11 est des objets qui, par leur nature, de- 
maudoient plus particulièrement le concert des 
deux puissances, tels que le mariage } les béné- 
fices.... Sur cela, les lois de l'Eglise se trou voient 
appuyées par des réglemens civils ; le gouverne- 
ment étoit censé n'accorder sa protection exté- 
rieure aux règles canoniques qu'autant qu'on se 
conformoit aux siennes et aux formes établies 
par lui. Je conçois comment, par celte raison, 
le juge séculier pouvoit connoitre des causes ec« 
clésiastiques; mais alors il étoit dans Tordre, il 
étoit conforme à la lettre ou l'esprit des ordon- 
nances que le juge séculier ne prononça que 
sur la chose civile, sur l'observation ou la viola- 
tion des tonnes, et que la cause, dans ce qui 
étoit de juridiction ecclésiastique, fût renvoyée 
devant l'autorité spirituelle. Juger le fond étoit 
une entreprise qui ne pouvoit être validée que 
par la tolérance de l'Eglise. Art. xxxru. de l'or don* 



( i85 ) 

nance de i6g5, déjà cité. M. de Marca avoit 
reconnu qu'il y avoit usurpation, toutes les 
fois que le juge séculier, ne se bornant pas à 
prononcer sur l'abus , porloit un jugement sur le 
fond. Si pronuntiantes de abusue admisso eo gradu 
non hœreant , sed etiam de negotio ecclesiastico 
judicium ferant ( i ) . 

4°. Les livres saints et leur interprétation; 
les décisions sur la doctrine et la force qu'elles 
ont de lier les consciences ; les sacremens et les 
dispositions qu'ils exigent pour ne pas être profa- 
nés; la juridiction spirituelle des pasteurs et la 
manière de la transmettre, limiter ou révoquer; 
les censures canoniques ; les règles de discipline 
pour le bien de la religion, telles que l'Eglise 
en a toujours faites depuis son origine ; la litur- 
gie et les cérémonies sacrées; tout cela est de 
l'ordre spirituel , et par conséquent du ressort 
de la puissance spirituelle ; et toute jurispru- 
dence qui, sur ces matières, dépouilleroit l'E- 
glise de ses droits, seroit abusive. Certes, s'il 
est vrai que l'esprit de nos libertés soit de se 
rapprocher, autant qu'il est possible, de l'anti- 
quité , il n'est t ien qui soit moins une liberté 



(i) Conc. sacerd. et imp. lib. IV, cap. xx , n°. 2. 



( '86 ) 

gallicane , que cette moderne jurisprudence. 

On dit que le prince est le protecteur des ca- 
nons et des saints décrets; mais si l'Eglise les a 
faits, c'est à elle à les interpréter : le protecteur 
n'est pas juge; il doit douner des appuis et non 
des chaînes. 

Mais ne doit-il pas défendre ses sujets contre 
l'oppression? Oui, sans doute; mais sans fran- 
chir les bornes de son autorité , et sans pro- 
noncer sur des choses spirituelles , qui appar- 
tiennent à la puissance spirituelle. Indépendant 
dans les choses de son ressort, il n'en doit pas 
compte à l'Eglise ; mais aussi il est de l'intérêt 
de la religion ,et par-là même de ses Etals, qu'il 
eu maintienne les droits. Si le juge ecclésiasti- 
que peut se tromper, le juge séculier est-il donc 
infaillible? et lui appartient - il , par exemple, 
de décider si un prêtre doit être ou ne pas être 
approuvé par son évêque pour l'exercice du saint 
ministère? c'est comme si l'évêque vouloit juger 
si tel ou tel sujet est digne d'être juge de paix. 
Avec une semblable manière de raisonner, les 
ultraioonlains ont donné à la puissance ponti- 
ficale une étendue sans bornes : ils disoient aussi 
que le Pape, dépositaire et gardien en chef des 
his divines, de voit connoîlre de toutes les attein- 



( «8 7 ) 

tes qui y étoient portées, et protéger les peuples 
contre les iniquités des princes, iniquités ré- 
prouvées par la religion. Les deux puissances 
ne sont jamais plus vénérées que lorsque la mo- 
dération et la justice présidant à leurs conseils , 
les contient dans leurs boni.- s respectives. 

Le dernier état de uoire législation' sur la 
matière rjui nous occupe, se trouve dans l'art, vi 
des lois organiques de 1802 ; il est ainsi conçu: 

« Il y aura recours au Conseil d'Etat , dans 
» tous les cas d'abus 'de la part des supérieurs et 
» autres personnes ecclésiastiques. 

)) Les cas d abus sont l'usurpation ou l'excès 
» de pouvoir, Ja contravention aux lois et ré- 
» glemens de là république, l'infraction des rè- 
)) gles consacrées parles canons reçus en France, 
» 1 attentat aux libertés, franclnses et coutumes 
» de l'église gallicane , et toute entreprise ou 
» tout procédé qui*, dans l'exercice du culte, 
» peut compromettre l'honneur des citoyens , 
» troubler arbitrairement leur conscience , dé- 
» g'Wrer contre eux en oppression, ou en in- 
» jure, ou en scandale public ». 

On voit aisément tout ce qu'il v a de vague , 



( '88 ) 

d'indéterminé dans ces dispositions, et combien^ 
dans leur application , elles peuvent devenir ar- 
bitraires : mais qu'elles soient conservées ou non , 
le clergé n'aura rien à changer à sa conduite; dans 
tous les cas , il doit faire son devoir sans impru- 
dence comme sans crainte , en se reposant sur la 
protection de celui qui jugera les justices mêmes. 
Et pourquoi ne mettroit-il pas sa confiance dans 
la sagesse et l'équité de magistrats , qui , par la 
nature même de leurs fonctions , sentent mieux 
que les autres citoyens le besoin des lois , des 
mœurs , de la religion, et d'un sacerdoce qui soit 
honoré , afin qu'il soit plus utile au bien de tous? 
Les magistrats comprendront que si le pontife 
doit consacrer la subordination , la soumission 
aux lois de l'Etat, par l'éclat de ses exemples, 
l'homme public doit à son tour honorer aux yeux 
des peuples un ministère dont l'influence sera 
d'autant plus heureuse, qu'il sera mieux appuyé 
par l'autorité civile; que les protecteurs des 
saints canons n'en sont pas les arbitres ; que l'as- 
servissement de la juridiction épiscopale n'est pas 
une liberté galh'cane ; que l'honneur de la religion 
demande qu'on lui sacrifie quelquefois Yhonneur 
d'un coupable; que la crainte de faire un éclat, 
de causer une espèce de scaûdale > ne doit pas 



( '«g ) 

empêcher d'interdire un prêtre scandaleux , ni 
de refuser la mission à celui que ses vices ou son 
ignorance en rendroient indigne. 

Que si l'avenir n'êtoit pas pour nous sans quel- 
ques traverses et sans quelques entreprises sur 
notre ministère , nous imiterions nos pères dans 
la foi; nous ferions, comme eux, entendre de 
justes réclamations : mais la liberté ne nuiroit 
pas au devoir, et nos langues, sans être muettes, 
s^roient toujours respectueuses. Honorer le Roi, 
Tespecter les dépositaires de son pouvoir et les 
organes des lois, être soumis à l'ordre établi ; 
voilà ce qu'on doit et ce qu'on peut attendre de» 
nous. Toute notre ambition , c'est d'exercer libre- 
ment notre ministère, et de le perpétuer avec 
honneur et utilité pour les générations à venir : 
cette ambition ne doit offusquer personne. Mais 
qu'on ne compte pas sur des complaisances in- 
dignes , et sur l'abandon des saines doctrines ; 
nous en sommes les gardiens, et non les maîtres; 
et ce que nous avons reçu , nous devons et nous 
voulons le transmettre dans son intégrité. Tout 
ce qui restons encore d'élèves des anciennes Fa- 
cultés, et surtout de celle de Paris, nous connois- 
sons très-bien les droits et les limites des deux 
puissances; et nous sentons d'autant mieux ce 



( '9° ) 

qui appartient à César, que nous cormoissons 
davantage ce qui appartient à Dieu. Nous sommes 
gallicans, mais nous ne cesserons pas d'être ca- 
tholiques. Rien ne pourroil nous faire fléchir sur 
les choses de la foi; et les vétérans du sacerdoce 
seraient imités par la jeune milice qui s'est for- 
mée dans les nouvelles écoles. A Dieu ne plaise 
que nous bravions jamais l'autorité, ou que nous 
lui opposions une résistance illégitime : mais en- 
fin , si la résistance passive devenoit malheureu- 
sement un devoir, il faudrait bien s'y résigner. 
Nous nous souviendrions alors de cette parole 
proférée parles apôtres au milieu de Jérusalem : 
II vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Nous 
laisserions aux braves , succombant avec gloire , 
à dire sur le champ de bataille : Tout est perdu 
fors f honneur; mais nous demanderions au ciel 
le courage de dire : Tout est perdu hors la foi ; 
ou plutôt : Rien n'est perdu, puisque la foi est 
sauvée. 



( '9> ) 

Réflexions sur un écrit de M. Fiévée , 
relatives au Concordat. 

Notre travail étoit terminé, lorsque nous avons 
pu connoîlre l'attaque très-vive que M. Fiévée 
venoit de livrer au Concordat de 1 8 1 7. C'est bien 
de cet écrivain qu'on est presque tenté de dire 
qu'iV a de V esprit à faire trembler. Heureusement 
pour nous, dans cette circonstance, il s'est oc- 
cupé de choses qui, sans lui être étrangères, lui 
sont moins familières, et nous n'aurons besoin 
que des principes et des faits déjà exposés, pour 
ne laisser subsister de son écrit (pour la partie 
religieuse) que lesagrémensqu'ila su y répandre. 
Nous osons même croire que si M. Fiévée se 
donnoil la peine de Jire le notre avec quelque 
attention, il s'apercevroit aisément (avant toute 
autre réfutation) de tout ce qu'il a mis dans le 
sien d'inexact, de hasardé et de dangereux. Ses 
observations tombent et sur le Concordat et sur le 
projet de loi organique. Nous allons les exposer, 
et y répondre. 

Touchant le Concordat, M. Fiévée observe 
qu'au seizième siècle , l'unité religieuse et poli- 
tique étoit un principe fondamental , et qu'il im- 



( *9 2 ) 

portoit de le mettre, autant qu'il se pouvoir, à 
l'abri des nouvelles doctrines qui se répandoient 
en Europe. Le Concordat de Léon X et de Fran- 
çois I er atteignoit ce but; il étoit donc nécessaire. 
Aujourd'hui, rien de semblable : le Concordat 
de 1817 n'étoit pas commandé par les circon- 
stances; on pouvoit s'en passer, suivre la route 
tracée par celui de 1801; et dès-lors qu'il n'étoit 
pas nécessaire, il devenoit dangereux. Ce n'est 
pas tout : maintenant que la liberté des cultes est 
une loi de l'Etat , pourquoi un Concordat parti- 
culier pour le culte catbolique? Pourquoi sur- 
tout le Concordat de Léon X, qui, ayant été fait 
pour maintenir l'unité de religion , peut alarmer 
les Protestans, réveiller l'esprit de secte, et qui 
d'ailleurs blesse nos libertés, et donne au Pape le 
droit de déposer nos évêques? On continue de 
parler de pouvoir spirituel et de pouvoir temporel, 
expressions par lesquelles on désigne communé- 
ment les papes et les rois. Mais aujourd'hui tout 
ne se règle pas par eux seuls : avec la liberté 
des religions et les gouvernemens qui ont quel- 
que chose de populaire, le mot pouvoir a un sens 
bien plus étendu; et pour exprimer tout ce qui a 
de l'empire sur les esprits et sur les corps, il 
faudroit se servir de l'expression générale de su- 
périorités 



( '93 ) 

périorités politiques et de supériorités morales. Le 
pouvoir spirituel varie suivant les circonstances. 
Le temps amène de nouvelles combinaisons d'i- 
dées, et on peut dire que Voltaire fut le pou- 
voir spirituel de son siècle. 

A tout cela la réponse est aisée. 

Nous avons établi , que le Concordat de 
LéonX, préparé par la marche du temps et la 
force des choses, avoit eu pour but principal de 
mettre un terme aux abus des élections, comme 
aux querelles élevées entre Rome et la France, 
au sujet de la Pragmatique : il se peut bien que 
Léon X et François 1 er . aient porté dans cet ac- 
cord quelques vues personnelles; mais certaine- 
ment ils ne cherchoient pas à se prémunir contre 
les innovations des Protestans. A cette époque, 
le protestantisme n'étoit pas encore né. Le Con- 
cordat est de i5i6; or, ce n'est qu'en i5i7que 
Luther commença de dogmatiser avec éclat , et 
rien alors ne faisoil présager que cette étincelle 
alloit causer un vaste iucendie. Calvin ne se fit 
connoître qu'en i532. Dans les dispositions du 
Concordat , dans ses accessoires , dans les monu- 
mens du temps, est- il rien qui donne à soup*- 
çonner qu'on pensoit à prendre des mesures con- 
tre les nouvelles doctrines? Et toutefois, à celte 

i3 



( '94 ) 

époque , quelle raison avoit-on de dissimuler? Le 
Pontife et le Roi ne firent que marcher sur les 
traces dn pape Nicolas V, et de l'empereur Fré- 
déric IV, qui avoient conclu, plus de cinquante 
ans auparavant, le Concordat Germanique. 

Quant à ce qui s'est passé de nos jours , voici 
ce qu'il faut bien observer : d'un côté, Je Pape 
convaincu que par le Concordat de 1801 il 
n'avoit blessé aucune loi divine , mais qu'il s'éloit 
seulement écarté des lois générales de Indiscipline 
pour un plus grand bien ; qu'ainsi sa convention 
avec Buonaparte a voit eu sa raison suffisante dans 
la nécessité des temps ; le Pape, disons-nous, ne 
pouvoit consentir à regarder, à déclarer son ou- 
vrage comme non-avenu; et sans doute, le clergé 
institué en France, depuis quinze ans, n'auroit 
pas vu une pareille déclaration sans une profonde 
douleur. Quels troubles, en effet, n'auroit-il pas 
pu en résulter pour les consciences? D'un autre 
côté, l'héritier du trône de saint Louis ne vouloit 
pas exercer le droit de nomination royale aumême 
litre que Buonaparte, titre qui parmi les ecclé- 
siastiques de tout rang, avoit causé de malheu- 
reuses contestations : ajoutez à cela que les be- 
soins de la religion réclamoient un pins grand 
nombre d'évêchés ; si bien qu'il paroissoit nalu- 



( >95 ) 

rel à tout le monde qu'il y en eût autant que de 
départemens. Or, pour concilier tant d'intérêts 
et de différends, pour oblenir ces avantages , il 
falloit nécessairement un accord entre le Pape et 
le Roi ; il falloit un Concordat, 

Sans doute que la liberté des cultes est loi de 
l'Etat, parce que la loi permet à chacun de pro- 
fesser le culte qu'il veut. 

|- Sans doute encore que la religion catholique 
n'est pas une loi de l'Etat , parce que la loi ne fait 
une obligation à personne de la professer. 

Mais enfin cette religion, qui a été celle des 
trois races de nos rois depuis quatorze siècles, 
qui étoit celle de la France entière avant le sei- 
zième , qui est encore celle de Louis XVIII, de 
sa famille , de l'immense majorité des François , 
a été déclarée religion de l'Etat par la Charte , 
c'est-à-dire parla loi fondamentale, constitutive 
de la monarchie françoise à l'époque où nous 
sommes. Vingt- six millions de catholiques ont 
bien le droit d'être comptés pour quelque chose ; 
la liberté est faite aussi pour eux ; et peut-on les 
priver de pasteurs envoyés d'après la discipline 
qui est en vigueur dans notre église, et qui est 
même celle de l'Eglise universelle? 

Quele Roi, qui professe la religion catholique, 



( 196 ) 

nomme aux évêchés, qu'importe aux autres com- 
munions? Et c'est néanmoins pour cet article seul 
que le Concordat de Léon X est rappelé dans 
celui de 1817. La chose a été établie dans notre 
ouvrage. Il n'est pas pins rappelé au sujet des 
Protestans, qu'il n'avoit été fait contre eux dans 
l'origine. Lus communions diverses en seront- 
elles moins libres dans l'exercice de leur reli- 
gion? en auront-elles moius leurs temples, leurs 
ministres, leur enseignement, leurs écoles spé- 
ciales ? leurs sectateurs resteront-ils moins en 
possession des droits qui leur sont assurés par 
les lois? seront-ils moins protégés par elles? 
Non, sans doute : c'est donc leur supposer bien 
gratuitement des craintes et des alarmes. Que 
diroient les Protestans, si on vouloit les empê- 
cher de se donner des ministres, d'après leur 
discipline particulière, sous prétexte que les ca- 
tholiques en témoigneroientde l'inquiétude? Pen- 
dant dix ans Buouaparte a nommé aux évêcliés, 
et Pie VII, hors le temps de sa captivité, a 
donné l'institution, sans que personne en ait pris 
ombrage , et sans que les incrédules et les in- 
ditïerens s'en soient fait un prétexte pour se 
déclarer Protestans. 

Quand on croit sincèrement, on conçoit bien 



( '97 ) 

que d'après les mouvemens d'une conscience 
vraie ou fausse , on quitte une communion pour 
une autre ; mais quand on ne croit aux doctrines 
d'aucune communion, quitter celle de ses pères 
est une puérilité ou une bassesse. On ne fait de 
sectes religieuses qu'avec des croyances ; avec 
des indifterens on ne fait que des indifférens : 
comment tirer la vie du sein de la mort? Voyez 
là différence du seizième siècle à ces derniers 
temps. Autrefois on crojoit : aussi, lorsque Lu- 
ther et Calvin s'annoncèrent comme des réfor- 
mateurs, on vit des hommes, séduits par une 
doctrine au fond plus commode, courir se ran- 
ger sous leurs drapeaux. Si les passions étoient 
Ja source de cet enthousiasme , des croyances 
pieuses s'y mèloient aussi : mais voit-on que le 
déisme du siècle de Louis XV, que le matéria- 
lisme de la révolution, aient grossi le nombre 
des proleslans? Je ne connois rien de sembla- 
ble :il y a plus; combien de Protestans en Frauce, 
comme chez l'étranger, qui ont déploré leschan- 
gemens opérés dans le seizième siècle, regretté 
qu'on eût alors arraché les anciennes bornes , en 
voyant dans quelle anarchie d'opinions étoient 
tombés les esprits ; et qui sentant davantage le 
besoin de cette autorité qu'on trouve dans l'église 



( '98 ) 

catholique, ont eu moins d'éloignement pour 
elle. Oui , ceux qui disent quelquefois que les 
esprits inclinent beaucoup vers le protestantisme , 
sont dans l'erreur; ou bien ce penchant ne se 
trouve que dans ceux qui croient voir, dans la 
communion protestante , un déisme plus ou 
moins déguisé. En effet , le vrai Protestant croit 
certains points révélés-, il professe une religion 
positive avec quelques dogmes arrêtés, une mo- 
rale divine , des rits sacrés et pleins de vertu: 
tels ont été Abbadie et Duplessis-Mornay. Pour 
les vrais anglicans, Saint-Paui de Londres est autre 
chose qu'un temple de la Raison. Aujourd'hui où 
tendent les esprits égarés? à ne rien croire, à 
remplacer les croyances par des opinions, l'E- 
vangile par la science, l'expérience par des théo- 
ries , la doctrine des devoirs par la doctrine des 
droits, Dieu par l'homme, les choses par les 
mots, et la réalité par le néant. L'impatience de 
tout joug, le relâchement des liens religieux et 
sociaux ; quelque foi en la divinité , mais vague 
et stérile,- un déisme, qui dans la pratique res- 
semble à l'athéisme ; un désir effréné de je ne 
sais quel ordre de choses impossible à réaliser; 
voilà la maladie qui travaille l'Europe. Le monde 
bel esprit voudrait ouvrir des routes nouvelles 



C *99 ) 

en tout, on plutôt opposées à celles qu'ont suivies 
les peuples policés de tous les siècles, et les gou- 
verner contre les lois du bon sens, ce maître de 
la vie humaine. Toutefois, comme vient de le 
dire l'auteur d'un ouvrage très-remarquable par 
la pénétration et la force d'esprit qu'il sup- 
pose (i); a il y a une loi immuable contre la- 
)) quelle rien ne prévaut. Toute société qui étant 
>rsortie des voies de la nature, s'obstine à n'y 
» point rentrer, ne se renouvelle que par la disso- 
» lution, et ne recouvre sa vigueur qu'en perdant 
» tout, et souvent jusqu'au nom même de nation. 
» Il faut 3 ainsi que l'homme, qu'elle traverse le 
» tombeau pour arriver à la vie une seconde 
» fois ». 

Poursuivons l'examen de l'écrit qui nous oc- 
cupe. On nous dit que le Concordat de 1817 
donne au Pape le droit de déposer nos évêques, 
qu'il viole nos libertés ; mais dans quel article de 
ce Concordat est-il dit que les titulaires pour- 
roient être privés de leur siège sans suivre les 
règles canoniques usitées dans V Eglise universelle } 



(1) Essai sur l'indifférence en matière de religion ; 
tom. I. page 3 18. 



( 200 ) " . 

et en France en particulier ? Depuis trois siècles 
cela est arrivé une fois , pour sauver l'église de 
France : (du moins c'étoit la pensée de Pie VII.) 
Une mesure prise dans un cas extraordinaire ne 
tire pas à conséquence pour les cas ordinaires: 
ce qui est fait extraordinairement pour de bonnes 
raisons, reste fait; mais on ne rentre pas moins 
dans les voies communes : c'est comme si, pour 
sauver la monarchie d'un péril imminent , on 
violoit un article de la Charte, sauf à la suivre en 
tout de nouveau après le péril. En avançant, 
sans restriction, sans explication, que l'inamovi- 
bilité et V indépendance des évèques est un point 
de foi, M. Fiévée s'est trompé ; il suffit de ladoc-* 
trine que nous avons développée dans notre écrit 
pour sentir combien cette assertion manque 
d'exactitude. 

Nous l'avons prouvé, ou l'on ne s'entend pas 
quand on parle de libertés gallicanes; ou bien elles 
consistent dans nos maximes et nos usages légi- 
times. Or, une dérogation passagère qu'on y a 
faite , et qu'on a cru commandée par un plus 
grand bien, ne saurait les détruire et nous em- 
pêcher d'y rester fidèles; ces libertés entrent 
toujours et continueront d'entrer dans rensei- 
gnement public. Nous en avons dit assez ailleurs 



( 201 ) 

pour calmer sur ce point ceux qui veulent être 
calmés. 

Si M. Fiévée avoit envisagé la constitution de 
l'Eglise catholique telle qu'elle est, il auroit mieux 
senti ce que c'est que le pouvoir spirituel. Il existe 
une hiérarchie divine établie par Jésus - Christ , 
et en particulier un corps de premiers pasteurs 
successeurs des apôtres , auxquels il a élé dit : 
Toute puissance ma été donnée dans le ciel et sur 
la terre ; allez donc s et instruisez tous les peuples, 
les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint- 
Esprit , et leur apprenant à observer toutes les cho- 
ses que je vous ai commandées ; et assurez-vous 
que je suis toujours avec vous jusquà la consom- 
mation des siècles : il s'agit ici de l'épiscopat, dont 
le Pape est le chef de droit divin. Voilà le pou- 
voir spirituel , l'autorité que Jésus-Christ a établie 
pour régler les choses de sa religion. 

Ce pouvoir a triomphé depuis dix -huit siècles 
du fer des bourreaux, comme de la plume des 
sophistes , et des railleries des libertins : on peut 
le combattre, rien ne peut le détruire; les per- 
sécuteurs, les beaux esprits, les novateurs, les 
empires, les révolutions, tout passe, et l'Eglise 
reste. Si elle vient à s'appauvrir d'un coté, elle 
s'enrichit de l'autre ; l'histoire atteste qu'elle a 



( 202 ) 

toujours su réparer ses pertes par des conquêtes; 
c'est un flambeau qui ne cesse d'éclairer une con- 
trée que pour éclairer des contrées nouvelles. 
« Dieu n'éteint pas la lumière, il la transporte, 
» dit Bossuet ; elle passe à des climats plus heu- 
» reux. Malheur! malheur encore une fois à qui 
» la perd î Mais la lumière va son train, et le 
» soleil achève sa course (i) ». 

Le pouvoir spirituel est indépendant des quali- 
tés personnelles de ceux qui l'exercent; il tient 
à leur caractère, à leur dignité : seulement il peut 
être moins efficace dans ses effets., lorsque ceux 
à qui il est confié ont le malheur de le déshono- 
rer par le vice ou l'ignorance. C'est un droit di- 
vin , auquel les hommes peuvent résister , parce 
qu'ils ont le libre arbitre, mais qu'ils n'ont pas 
]e droit de changer et de modifier à leur gré : les 
hommes ont la liberté, mais non le droit de mé- 
connoître Dieu ; et malgré tous leurs blasphèmes, 
toutes leurs révoltes d'action ou de discours, 
Dieu n'en demeure pas moins leur créateur, leur 
maître et leur juge. 

Oui, par un abus déplorable de leur liberté, 
les hommes peuvent abandonner l'école de l'E- 



(i) Discours sur l'Unité, I re . partie. 



( 203 ) 

vangile pour celle de Voltaire ; mais ce n'est que 
par une singulière confusion d'idées et de langage 
qu'on appelleroit Voltaire le pouvoir spirituel du 
18 e . siècle. Il domina bien ses contemporains par 
son esprit; mais la Providence ne lui avoit pas 
donné le droit de leur prêcher l'irréligion , et de 
s'en faire obéir. Au reste , par cela même que la 
dénomination de supériorité morale peut expri- 
mer tout ce qui donne de l'ascendant sur les es- 
prits, le savoir, le génie, la vertu ; elle ne sau- 
roit caractériser la puissance ecclésiastique, pas 
plus que la puissance paternelle , ou toute autre 
dont les droits ne dépendent pas des qualités in- 
dividuelles. 

Disons enfin que de tout temps on a parlé des 
deux puissances du sacerdoce et de f empire , du 
pontife et du magistrat , de l Etat et de V Eglise 3 de 
la puissance spirituelle et de la puissance tempo- 
relle, pour désigner ceux qui ont l'autorité suprême 
dans l'ordre religieux et dans l'ordre politique. Ce 
langage est pris dans la nature même des choses : 
consacré par les nations et les siècles , depuis le 
pape Gélase jusqu'à Bossuet, et depuis Justinien 
jusqu'à d'Agnesseau; il durera autant qu'il y 
aura une société chrétienne et une société civile, 
c'est-à-dire , autant que le monde. 



( M ) 

Nous pourrions bien nous dispenser de discuter 
les observations de M. Fiévée sur le projet de loi 
organique ; car enfin, un projet de loi n'est pas 
une loi ; on peut le modifier, et même le retirer. 
Après tout, qu'il soit bon ou mauvais; que dans 
ce qui a été dit et fait à ce sujet , il y ait eu de 
la sagesse ou de l'imprévoyance , le Concordat 
pourroit bien être toujours une mesure très-salu- 
taire pour le bien de la religion et de TEtat. 
Voyons toutefois les réflexions que ce projet a fait 
naître à l'auteur de la Correspondance administra- 
tive et politique. 

M. Fiévée fait observer que dans le dernier 
Concordat, le Pape déclare que les lois orga- 
niques de Buonaparte avoient été faites sans son 
aveu ; que dès-lors celle qu'on projette pourroit 
bien déplaire au saint Siège; et que les chambres, 
dans cette incertitude, doivent hésiter à voter 
pour ou contre: et comment, d'ailleurs, a-t-on 
eu la pensée d'accorder aux ecclésiastiques le 
privilège de n'être justiciables que des cours 
royales? Quoi de plus capable de blesser les 
hommes de lettres, qu'on a refusé de soustraire 
aux tribunaux de police correctionnelle? C'est 
mettre l'esprit du siècle en opposition avec le 



( 205 ) 

clergé, les supériorités morales de l'esprit avec 
les supériorités religieuses. 

Ceci ne demande qu'à être éclairci. 

Il est certain que les lois organiques de Buona- 
parte n'étoient pas exemptes de dispositions vi- 
cieuses ; et, comme l'on s'en prévaloit contre le 
Concordat de 1801, le Pape avoit à cœur de dé- 
clarer, de la manière la plus authentique, qu'elles 
n'étoient en rien son ouvrage, qu'elles n'avoient 
jamais eu son assentiment. Aujourd'hui que fau- 
droit-il donc faire ? 1 °. S'abstenir de dire que le 
Roi nomme aux évêchés par un droit inhérent 
à sa couronne ; le mot inhérent est inexact ; 
2°. éviter de donner à entendre que l'autorité 
civile pourroit juger la doctrine, au lieu de se 
borner à examiner les formes extérieures des ju- 
gemens dogmatiques ; 3°. n'insinuer, en aucune 
manière, que dans les lois organiques tout é toit 
bon , et que tout est conservé : avec ces précau- 
tions, on peut rédiger une loi, qui, sans avoir 
l'approbation expresse du saint Siège, n'en sera 
pas improuvée. 

Il est ici une observation essentielle. Rome a 
ses maximes et ses usages , auxquels elle ne re- 
noncera pas ; les ultramontains ne deviendront 
pas gallicans : et nous* aussi, nous avons nos 



( 2o6 ) 

maximes et nos usages, auxquels nous voulons 
rester attachés ; les gallicans ne deviendront pas 
ultramontains : c'est de là qu'il faut partir, comme 
d'un point fixe , si l'on ne veut pas divaguer, et 
se jeter dans de très -vaines déclamations. C'est 
d'après ce fait qu'il faut régler sa conduite, et ap- 
précier les reladonsecc/eViWz/^uesdelaFranceavec 
Rome. Le saint Siège s'est trouvé bien souvent 
en présence d'Etats populaires, des républiques 
de Gênes, de Venise, des Cantons Suisses, etc. : 
et pourquoi , dans l'état actuel de notre monar- 
chie, seroit-il donc si difficile d'éviter ce qui 
pourroit biesser et nos maximes et le saint Siège? 
De quelque manière qu'une loi soit rédigée, dès- 
lors qu'elle le sera conformément à nos maximes, 
Rome ne l'approuvera pas ; mais elle gardera le 
silence, continuera ses relations avec la France; 
il n'en faut pas davantage. Où seroit l'incon- 
vénient de recevoir des bulles avec des réserves 
s'il le falloit? Les têtes couronnées de l'Europe 
ont-elles jamais cru se dégrader parce que dans 
leurs traités elles meltoient des clauses et des ré- 
serves qui sauvoient leurs prétentions récipro- 
ques , et par-là même terminoient des différends 
qui eussent été interminables? 

J'ignore ce qui a Fait dire à M. Fiévée que 



( 20 7 ) 

nos rois avoient été timides devant les papes , 
par la crainte que leurs altercations avec Rome 
ne fortifiassent le parti des Protestons. Jamais, à 
aucune époque, nos rois n'ont moins senti le 
pouvoir de la cour de Rome, n'ont été plus af- 
franchis de ce qu'on appelle prétentions ultra- 
montâmes, que dans les trois derniers siècles. 
Il est vrai que , fils aînés de l'Eglise , ils auraient 
eu ^horreur de cesser d'être catholiques, en se 
séparant du saint Siège, centre de l'unité; mais 
ne sait-on pas avec quelle fierté Louis XIV sou- 
tint, jusque dans Rome, les droits de sa cou- 
ronne, et que c'est précisément sous son règne 
que parut la célèbre Déclaration du clergé, qui 
est le plus ferme rempart de nos libertés légi- 
times ? 

Enfin il me semble que M. Fiévée fait, des 
gens de lettres, une race d'hommes bien irri- 
tables , en supposant qu'ils peuvent voir d'un 
œil de jalousie la faveur que le projet de loi 
accorde aux ecclésiastiques. Qu'est-ce que la so- 
ciété sans les lois, et les lois sans les mœurs, 
et les mœurs sans la religion , et la religion sans 
le sacerdoce ? Or , plus les gens de lettres sont 
instruits, plus ils ont de supériorité morale, et 
mieux ils doivent sentir combien il importe au 



( ao8.) 

bien de la religion, des mœurs et de l'ordre 
public, que le sacerdoce soit honoré. Sans 
doule un curé de village peut être bien infé- 
rieur par l'esprit et le talent à un académicien ; 
mais on doit voir dans lui son caractère et la 
sainteté de ses fonctions. Où en seroit la société, 
si tout s'y régloit uniquement d'après le mérite 
personnel? L'orgueil auroit bientôt brisé tous 
les liens de la subordination. Tout ce qui appar- 
tient à l'ordre judiciaire, même les juges de 
paix , relève immédiatement des cours royales ; 
pourquoi n'en seroit-il pas ainsi des ministres 
des autels? Nous ne rappellerons point ici tout 
ce que les peuples divers ont accordé d'hon- 
neurs particuliers aux ministres de leur culte ( i) ; 
mais nous dirons qu'on devroit avoir la sagesse 
de faire par politique, en faveur de la religion, 
ce qu'on auroit le malheur de ne pas faire par 
conviction. Le premier besoin comme le premier 
devoir des gouvernemens, c'est de la faire res- 
pecter, et d'en favoriser l'influence salutaire. 
Sachons bien ([lie si elle peut se passer de nous, 
nous ne saurions nous passer d'elle : nos insultes 
et nos mépris ne l'empêcheroient pas d'avoir des 



(i) Hist. de l'Académie des Iriser ip. tom. XV, in-12. 

autels 



( 2 °9 ) 

autels sur la terre ; seulement il pourroit nous 
arriver , comme à quelques contrées de l'Asie 
et de l'Afrique, de devenir plus ou moins bar- 
bares en devenant infidèles. Déjà nous l avons 
insinué : si les croyances chrétiennes venoient à 
s'éteindre parmi nous, tous nos arts et toutes 
nos sciences ne nous préserveroient pas de la 
plus complète dissolution. La religion seule peut 
nous sauver des excès et du raffinement de la 
civilisation et des fausses lumières, comme elle 
seule avoit conservé le feu sacré au milieu des 
ténèbres de la barbarie. Et pourquoi l'Eglise ne 
trouveroit-elle pas dans l'Etat l'appui dont elle 
a besoin pour être plus utile? Les services 
qu'elle en reçoit, elle les lui rend avec usure. 
« Fille du ciel, elle ne doit pas faire ombrage 
» aux puissances de la terre « elle ne cherche 
» point à s'élever sur leurs ruines ,* elle ne veut 
» former que des hommes dignes de Dieu. Mais 
» en les rendant dignes de lui , elle les rend 
» encore plus dignes et plus capables de tous 
)) les emplois de la terre. Elle adoucit le cœur 
» des rois ; elle leur soumet le cœur des peuples. 
» Amie de la dépendance , et point ennemie de 
)) la liberté, elle se prête à tous les gouverne- 
» mens, et s'incorpore à tous les Eîats où elle 

*4 



( 210 ) 

» est admise. Toutes les puissances ont donc un 
» éi^al intérêt à la maintenir, à veiller à l'exé- 
» culion de ses lois, à étendre plutôt qu'à res- 
» serrer les limites de son empire (i) ». 

En lisant M. Fiévée on remarque qu'il laisse 
entrevoir aux ministres de la religion les tra- 
verses qui les attendent ; et les craintes qu'il 
laisse percer à ce sujet, sont à nos yeux, un 
témoignage de l'intérêt qu'il porte au sort du 
clergé en faveur duquel il a eu la générosité 
d éiever sa voix en des temps difficiles. Nous 
lui répoudrons que ces contradictions et ces 
périls, nous les avons prévus, mais que nous 
n'en sommes pas effrayés: les choses de la reli- 
gion ne se mènent pas tout-à-fait comme les 
choses humaines ; il y faut bien de la prudence , 
mais aussi de la confiance et de la simplicité. 
La religion a une force secrète et divine que 
les hommes ne connoissent pas. Notre ministère 
rencontre beaucoup d'obstacles, mais il a des 
ressources surnaturelles pour en triompher : il 
n'est pas sans dégoûts et sans épines , mais il a 
aussi d'ineffables consolations. Que si les fureurs 



(i) OEuvres de M. de Noë, ancien évêque de Lescar, 
pag. 98 édit de Londres. 



( ) 

de cp sont passées pour toujours, nous savons 
qu'il est des persécutions de divers genres; nous 
ne devons; ni les provoquer ni reculer devant 
elles. Jésus-Christ a dit : Le disciple n est pas plus 
grand que le maître ; s'ils m'ont persécuté, ils vous 
persécuteront. Avec des considérations irop poli- 
tiques, l'Evangile n'eût jamais été annoncé aux 
hommes, et l'Europe seroit restée dans la bar- 
barie. L'Eglise est militante sur la terre; le chré- 
tien, et surtout le prêtre, est appelé à com- 
battre. Saint Paul le savoit quand il disoit : Je 
sais que des afflictions et des chaînes m^attendent 
à Jérusalem ; mais je ne crains rien de toutes ces 
choses: ma vie ne m est pas plus précieuse que 
mon aâfe ; il me suffit que f achevé ma course , et 
que j'accomplisse le ministère que j'ai reçu de 
Jésus-ftiïirist, qui est de prêcher V Evangile de la 
grâce de Dieu. Sans doute, nous n'a s ons pas be- 
soin de ce courage ; nous le rappelons comme 
modèle. 

Nous le dirons nettement : malheur au (ciné- 
raire qui, par imprudence, par orgueil, par en- 
têtement, braveroit la persécution; mais aussi 
heureux celui qui la souffre pour la justice. L'E- 
glise a toujours condamné 1& zèîc qui n'est pas 
selon la science ; mais elle n'a jamais connu les 



( 212 ) 

précaulions excessives de la pusillanimité. Sa 
force est dans la foi , sa consolation dans l'espé- 
rance, sa vie dans la charité, sa politique dans 
la vérité, son triomphe dans le martyre, et sa cou- 
ronne dans le ciel. 



( ai5 ) 



ADDITIONS. 

Page 2/$., avant 

w A Dieu ne plaise que nous disputions au 
» souverain Pontife , ce qu'aucun catholique , ce 
» qu'aucun homme instruit des règles du gou- 
vernement ecclésiastique ne lui contestera ja- 
» mais. Car le concile même de Baie , qu'on 
» regarde comme si opposé à la puissance pon- 
» tificale, se porte avec zèle à la maintenir dans 
» ce droit : Les décrets des conciles, dit -il, ne 
» dérogent en rien au droit qu'a le Pape , et 
» qu'on ne peut lui ôter, d'adoucir la loi ou d'en 
» dispenser, suivant les occurrences des temps, 
» des lieux, des causes et des personnes, lorsque 
» cela est utile ou nécessaire ; en un mot d'user 
» à cet égard d'équitables tempéramens comme 
» il convient au chef suprême (i) ». 

Page 25 , avant 6X 

« Au centre de l'univers chrétien, s'élève une 
r> chaire antique et révérée, d'où un premier 



(i) Boss. Défense de la Décl. liv. XI , chap. xvi. 



( 2.4 ) 

» pontife, promenant au loin ses regards, ob- 
» serve, reprend, encourage, et au nom de la 
» société entière et de son divin instituteur, 
d pourvoit à tout ce qu'un besoin pressant a rendu 
» nécessaire (i) ». 

Page 64, avant le mot Maintenant , avant- 
dernière ligne. 

Quelles que soient les opinions individuelles, 
*r voici la doctrine catholique parfaitement con- 
» cordante dans toutes ses parties. L'infaillibi- 
» lité réside originairement dans le corps de l'E- 
» glise; d'où il s'ensuit qu'elle réside aussi dans 
» le concile qui la représente et qui la renferme 
» en vertu : c'est-à-dire , dans un concile qui, se 
» portant publiquement pour œcuménique, dc- 
» nie ure en communion avec tout le reste de 
» l'Eglise , et dont aussi pour cette raison, les 
» décisions sont regardées comme celles de tout 
» le corps. Ainsi l'autorité du concile est élablie 
» sur l'autorité et le consentement de toute 
» l'Eglise, ou plutôt ce n'est autre chose que 
» cette autorité et ce même consentement. 



(1) OEuvres de M. de Noë , ancien évêque de Lescar , 
édit. de Londres, pag. 97. 



( 2"5 ) 

» Pour le Pape, qui doit prononcer le sen- 
» timent commun de toute l'Eglise, lorsqu'elle 
» ne peut sassembler, ou quelle ne juge pas 
» nécessaire de le faire , il est bien constant 
» parmi nous, que lorsqu'il prononce, ainsi qu'il 
» y est tenu, le sentiment commun des églises, 
» et que toute l'Eglise consent à son jugement, 
» c'est en effet le jugement de toute l'Eglise, 
»\et par conséquent un jugement infaillible. 
» Ce qu'on peut dire de plus , au sujet du Pape, 
;> n'est ni de foi, ni nécessaire, puisqu'il suffit 
» que l'Eglise ait un moyen unanimement re- 
» connu pour décider les questions qui divisent 
» les fidèles (i) ». 

Page m, avant le passage « Au temps du 
concile, etc. 

Annale signifie le revenu d une année. 

Mais les bénéfices consistoi iaux , qui seuls 
y éloient sujets, tels que les arebevêchés, évé- 
ebés, abbayes, éloient taxés la plupart à un de- 
nier fort au-dessous de leur revenu annuel : il 
y en avoit qui n'en payoient pas la sixième partie. 



([) Bossuet , Projet de réunion.... tom. XXV, p. 537, 
édit. de Yersailies. 



( ai6 ) 

Pour s'en convaincre, on n a qu'à comparer l'an- 
cien revenu des bénéfices avec le tarif des an- 
nates, qui se trouve au lome X, page 654 et 
suivantes des Mémoires du clergé. 

ê ' 



FIN. 



TABLE. 





1 


Les Vrais Principes de l'Eglise gallicane. 


Page 1 


Du Gouvernement ecclésiastique. 


2 


De la Papauté. 


18 


Des Libertés de l'Eglise gallicane. 


42 


De la Promotion des Evêques. 


84 


Du Concordat de l^eon A.. 


107 


Du Concordat de 1801. 


i35 


Du Concordat de 1817. 


147 


Des Appels comme d'abus. 


172 


Piéflexions sur un Ecrit de M. Fiévée. 




'Additions. 


2l3 



r 



Date Due 



BX1530.F84 

Les vrais principes de l'Eglise 
il m '. nceton Theol °9ical Semmary-Speer Library 




1012 00045 4423